A propos des manifestations et contre-manifestations

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A propos des manifestations et contre-manifestations

Post by » Wed Jan 21, 2004 2:01 am


Une opinion de Pierre Rodrigue Saint-Paul - http://haitiechange.ifrance.com/haitiec ... itique.htm


15 décembre 2003

"ON A RAISON DE SE RÉVOLTER"

MAIS...

A propos des manifestations et contre-manifestations

par Pierre Rodrigue Saint-Paul

(1804-2004)

Après les affrontements violents du 5 décembre 2003 entre étudiants et d'autres personnes d'un côté et des membres d'organisations populaires de l'autre, à la Faculté des Sciences Humaines, une grande manifestation s'est déroulée, dans Port-au-Prince, menée par des étudiants le jeudi suivant.

On peut parler d'une révolte dans le monde étudiant. A priori une révolte étudiante est sympathique. On a raison de se révolter disait le célèbre révolutionnaire chinois Mao. Mais il aurait ajouté: "pour se r
évolter efficacement, il faut être organisé." Etre organisé c'est déjà avoir des objectifs et des revendications concrètes et légitimes.

Que demandent les manifestants étudiants? Le départ d'Aristide. Pour le remplacer par quel leader, quel parti, quelle coalition crédible et viable? On n'en sait rien.

ON EST FATIGUÉS! NOU BOUKE! Voilà le programme!

Il y a en effet de quoi être fatigués, "bouke". 200 ans après l'indépendance, 18 ans après Duvalier, c'est la misère la plus honteuse, la dégradation continue, une désespérance abyssale.

Quelle est la cause de cette descente aux enfers? Notre sous-développement séculaire aggravé encore depuis les années 90's par les embargos successifs, les sanctions économiques insensées imposées par des puissances qui se jouent des malheurs d'autrui.

Qui est donc responsable de notre sous-développement historique?

Sur le plan intérieur ce sont d'abord les classes sociales dominantes qui ont toujo
urs préféré la jouissance facile à l'effort de modernisation des infrastructures et des appareils de production et d'éducation. C'est notre Etat parasite corrompu, érigé dès sa naissance en principal dispensateur de privilèges et de sinécures.

Ce n'est donc pas Aristide en particulier, ce sont les responsables haitiens en général, d'hier, d'aujourd'hui, et de demain. C'est une culture nationale de colons créoles encore plus égoistes que les colons d'hier. C'est cela qu'il faut déchouquer et non un bouc émissaire. Sinon on ne fait pas la révolution, on pratique un rite sacrificiel qui ne change rien, sauf l'identité des grands mangeurs.

A ce sujet, vouloir saboter la célébration du bicentenaire d'Haiti, pour le seul plaisir d'embêter Jean Bertrand Aristide, me semble un pur non-sens. La terre d'Haiti mérite quand même quelque respect de ses fils!

Sur le plan extérieur, on connait les rançons imposées au pays depuis 1825, en passant par "les indemnités que nous étions oblig
ées de verser aux Allemands, aux Français, aux Anglais, aux Américains, tout au long du 19° siècle, pour tenir à distance les cannonières (Marcelin, in Joachin 1979 : 64" (voir Paul Farmer, Sida en Haiti, Kathala,1996)".

Et cela continue, aujourd'hui encore, avec les embargos et les sanctions en tous genres, les crédits retenus pour lesquels nous devons payer des intérêts. Sans exagération, les Etats riches n'arrivent pas à s'affranchir de leur réflexe colonial. Pour y faire face, les peuples pauvres doivent lutter contre l'inconscience politique et la division qui les affaiblissent.

Le sort du pays d'Haiti est une affaire grave. La mission de sa jeunesse, notamment étudiante, ne peut être considérée à la légère. Si le mouvement des étudiants est à priori sympathique, son orientation actuelle est préoccupante.

D'abord ces affrontements violents pauvres contre pauvres n'ont pas de sens. La majorité des étudiants en Haiti sont des pauvres. Il en est de même des militants des organi
sations populaires. Ordinairement les étudiants sont l'avant-garde des masses populaires, alors que d'autres gens ne rêvent qu'à marginaliser le peuple.

L'absence de programme, d'organisation et de revendications propres aux étudiants est tout à fait troublante s'agissant d'un secteur cultivé de la société. C'est à croire que le milieu étudiant abandonne ses propres intérêts pour se mettre au service d'intérêts cachés de forces politiques mal identifiées.

Pourtant une telle mobilisation pourrait porter des revendications légitimes du monde étudiant, comme le budget des universités, l'amélioration des locaux, des bibliothèques, des aides aux étudiants, des restaurants universitaires, la création et l'entretien de sanitaires propres etc. Elle pourrait également pousser les dirigeants de l'université à travailler au relèvement du niveau des études dans l'intérêt du développement économique, social et culturel de la nation.

De telles manifestations pourraient imposer des négocia
tions sur des dossiers encore plus importants de la vie nationale. Ainsi pourrait-on entretenir une démocratie vivante rythmée par des élections fixées à des échéances régulières.

On perçoit, hélas, menant et encadrant le mouvement actuel, une coalition hétéroclite d'ennemis personnels de Jean Bertrand Aristide, où il ne manque que Jean-Claude Duvalier et le général Cédras. Je parlerai seulement de Monsieur André Apaid qui a pris le dessus sur les autres groupes de l'opposition, notablement sur la Convergence pourtant composée de vétérans politiques.

Il a réussi là ou les autres avaient échoué jusqu'à présent: faire bouger du monde. On doit reconnaitre son rôle sur l'échiquier. Il possède les qualités d'un vrai politique, comme le courage à la manière du regretté Antoine Izmery, l'intelligence politique pour saisir des opportunités. Mais son plus important atout c'est le "backup" international dont il semble disposer.

Ce qui me parait, par contre, constituer son point faible, c'
est d'avoir fait de son engagement politique une affaire personnelle avec Jean Bertrand Aristide. Cette posture le ramène au niveau de ses concurrents de l'opposition. C'est dommage! Car plus on est influent, plus on doit se montrer responsable. Le pays observe et jugera.

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