Courrier international: Entretien avec Michèle Montas

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Courrier international: Entretien avec Michèle Montas

Post by admin » Thu Dec 18, 2003 4:56 pm

<p align-justify>ENTRETIEN DU COURRIER INTERNATIONAL AVEC MICHÈLE MONTAS

Voir: http://www.courrierinternational.com/in ... montas.htm

CI: La république d'Haiti fête le bicentenaire de son indépendance...

MM: Il y a deux cents ans, Haiti connut la première révolte d'esclaves du monde moderne, et elle mit en déroute les troupes de Napoléon. C'est important pour Haiti et aussi pour la France ! On n'en parle pas beaucoup dans les livres d'histoires en France... Ce sont deux cents ans de solitude et d'incompréhension, de satrapies, de gouvernements militaires et de trop rares gouvernements civils. Notre histoire est faite de renversements. Peut-être est-ce le prix de cette indépendance gagnée avec les armes. Mais ce sont aussi deux cents ans de résistance. Nous avons été isolés des dizaines et des dizaines
d'années, repliés sur nous-mêmes, et le peuple haitien a survécu.

CI: Que se passe-t-il en Haiti aujourd'hui ?

MM: Toutes les voix contestataires sont menacées, intimidées. Et ce n'est pas un épiphénomène. Quand Jean-Bertrand Aristide est revenu en Haiti, en 1994 [élu en 1990, il avait été renversé par un coup d'Etat militaire le 30 septembre 1991 et ramené trois ans plus tard sur intervention américaine], il a promis la justice, la participation, la transparence. Aucun de ces trois thèmes n'a été développé. Le pouvoir a préféré des alliances tactiques et a choisi d'éliminer les voix indépendantes et contradictoires afin de ne garder que ceux qui font allégeance totale. Depuis deux ans, le gouvernement ne cherche plus que sa simple survie politique. Chaque fois qu'il y a une manifestation ou une contestation organisée, des groupes armés sont lancés. Or tout le monde sait qu'ils sont à la solde de gens puissants partisans du gouvernement. La p
rincipale revendication des Haitiens depuis la chute des Duvalier n'a pas été exaucée : ils réclamaient la justice, car il ne peut y avoir de réconciliation sans justice.

CI: Quel est le rôle de la communauté internationale ?

MM: Les instances internationales ont fait un effort à court terme pour aider Haiti, mais les infrastructures, les institutions démocratiques n'ont pas été renforcées comme elles auraient dû l'être. Et le système est resté corrompu, même si quelques juges ont été formés ici ou là. Ensuite, la communauté internationale s'est fatiguée. Or la construction d'une nation ne se fait pas du jour au lendemain, ni grâce à un seul homme, que ce soit en Haiti ou en Afghanistan... Et sans structure on ne peut rien faire. Depuis les élections de 2000 [considérées comme frauduleuses], la communauté internationale - les Etats-Unis, la France, l'Union européenne, l'Organisation des Etats d'Amérique - a suspendu son aide ou décidé de ne la
faire passer que par les ONG. Même les prêts de la Banque interaméricaine de développement ont été bloqués. Cette réaction de la communauté internationale est disproportionnée et a exacerbé les problèmes internes. Elle l'a fait pour faire fléchir Aristide, mais le prix payé par le peuple haitien est trop lourd. Le blocage de l'aide est une arme éculée. Bloquer l'aide à l'éducation ou à la santé d'un pays comme Haiti est un acte criminel.

CI: Comment expliquez-vous que le prêtre Jean-Bertrand Aristide incarne aujourd'hui une figure de dictateur corrompu et qu'on le compare à ses tristes prédécesseurs ?

MM: Je ne crois pas qu'on puisse parler aujourd'hui de dictature en Haiti. Parlons plutôt de chaos. Dans une dictature comme celle des Duvalier, le dictateur contrôle toutes les forces armées, les milices, les pouvoirs locaux. Aujourd'hui, Aristide et son parti ne contrôlent rien du tout. Le parti qui l'a porté au pouvoir, le Fanmi Lavalas, e
st extrêmement divisé. Quand Aristide est revenu au pouvoir, en 1994, il n'y a pas eu de véritable désarmement, et le résultat violent est là. Il n'y a pas de censure centralisée, organisée, comme au temps des Duvalier, mais les journalistes qui vont au-delà de la surface de l'info, qui fouillent des thèmes comme la corruption ou la drogue, risquent leur vie.

CI: Dans quelles circonstances avez-vous dû quitter Haiti ?

MM: Le 25 décembre dernier, en 2002, j'ai été la cible d'une tentative d'assassinat alors que je rentrais chez moi. Mon garde du corps a été abattu. J'ai pensé qu'il suffirait que je ne m'exprime plus au micro de la radio pour que les menaces cessent, mais cela n'a pas suffi. Le 23 février suivant, j'ai réuni la rédaction. D'autres membres de la radio avaient aussi été menacés, certains par des hommes armés, et nous avons donc décidé d'"éteindre" l'émetteur. Radio Haiti est devenu une radio silencieuse. Mais la station n'e
st pas fermée pour autant. Nous avons maintenu des permanents qui gardent l'équipement, afin d'être prêts à réémettre dès que cela sera possible. La radio existe depuis 1970. Mon mari et moi avons connu la prison, l'exil. Quand nous sommes revenus, en 1986, le studio avait été détruit par la police politique de Duvalier. Nous l'avons reconstruit grâce à la solidarité des Haitiens. En 1991, après le coup d'Etat contre Aristide, nous sommes repartis en exil. Nous sommes revenus à Port-au-Prince en 1994. Beaucoup de choses ont changé depuis. Jean était une figure populaire en Haiti, une voix indépendante qui critiquait les dérives du parti au pouvoir.

CI: Où en est le procès des assassins de votre mari ?

MM: L'instruction dure depuis trois ans. Elle a été houleuse et sanglante. Un des suspects arrêtés est mort sur une table d'opération alors qu'il n'avait reçu qu'une balle dans les fesses... Un autre a été livré à la foule au moment de son arre
station et lynché. Un autre encore est mort en prison. Des témoins ont disparu. Des mandats d'arrêt n'ont jamais été exécutés. Certaines personnes ont été protégées. Il y a eu des blocages à tous les niveaux de l'Etat. Le juge chargé de l'enquête est actuellement en exil. Je ne sais pas qui a tué mon mari. Nous avons des pistes qui nous indiquent que des membres du parti au pouvoir sont impliqués.

CI: Comment voyez-vous l'avenir ?

MM: Il ne suffit pas de renverser Aristide pour que, d'un coup de baguette magique, Haiti se redresse. Il faut secouer ce mythe. Les groupes armés ne vont pas disparaître d'un seul coup ; il y aura une lutte pour le pouvoir qui risque d'être sanglante. Changer l'homme mauvais qui est au pouvoir n'est pas tout. Il faut aussi créer les conditions de la démocratie.

Propos recueillis par Anne Proenza
© Courrier international

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