Alors là vous direz ... tout ça était prévisible!

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Alors là vous direz ... tout ça était prévisible!

Post by admin » Fri Nov 19, 2004 5:29 pm

[quote]Dimanche le 9 octobre 2004, je rentre en Haiti avec pour mission d'aller aux Gonaives, de constater les dégâts et de proposer un plan de travail pour la participation de mon organisme communautaire dans l'effort de reconstruction.

Je connais le terrain, je suis né en Haiti et j'y vais régulièrement pour travailler au développement du leadership des jeunes. Je pars de Montréal avec un transfert à Miami. L'avion est à moitié vide et la majorité des gens qui voyagent sont des Américains qui font partie de brigade d'aide, des jeunes, et des religieux. Pour le reste se sont des Haitiens, plusieurs sont habillés en noir.

À l'aéroport de Miami, la salle d'attente est d'un silence glacial. Dans l'avion, c'est encore plus froid. On n'applaudit pas à l'atterrissage. À l'aéroport de Port-au-Prince, le silence est inhabituel. Les douaniers
font preuve de délicatesse et de compassion, quel contraste ! À la sortie les porteurs sont disciplinés... non ! Ils sont plutôt désespérés. Il n'y a pas assez de passagers. Il est 15h, c'est le dernier vol de la journée. La manne attendue n'est pas venue. C'est comme ça depuis plusieurs semaines. Le fourmillement de gens manque au panorama. Il n'y a pas de musique. Ce silence papal me rappelle que, quelque chose à changer ici... de toute évidence pour le pire.

En débarquant à l'aéroport Toussaint Louverture, je me suis rappelé que 5 mois auparavant, il y avait eu les inondations de Fonds Verette et de Mapou. J'avais oublié qu'il y a un an débutait une importante crise politique et que le pays est au bord de la guerre civile. J'avais oublié que plus tôt cette année, le président a été chassé manu militari du pouvoir. J'avais oublié que Haiti est le pays le plus pauvre de l'hémisphère Nord. J'avais oublié que Haiti est en passe de devenir un no-man's land. J'avais oublié qu'au cours des 2 dernières années, j'ai annulé plusieurs voyages en Haiti pour des raisons de sécurité.

Comme tant d'autres, j'ai été emporté par l'émotion qui entoure la crise aux Gonaives. En arrivant en Haiti, j'ai réalisé que ma présence aux Gonaives ne ferait qu'amplifier le problème, je deviendrais un autre voyeur avec lequel les travailleurs humanitaires et la police devraient composer. Je ne m'imagine pas aller aux Gonaives sans rien apporter, mais quoi, à qui ? Il était impossible de me rendre aux Gonaives. Le risque est trop élevé. C'était prévisible ! Ce que j'ai vu et entendu en Haiti est déconcertant. Sans prétention, voici mes observations.

Le ventre et le bas ventre

À Port-au-Prince, j'ai observé le déroulement de la vie quotidienne. Ce que j'ai vu et entendu en Haiti dépasse l'imagination. J'ai rencontré des ministres, des jeunes qui veulent faire bouger les choses, des gens bien informés et des citoyens ordinaires. Tous semblent dépassés par le chaos social.



Les éternels leaders politiques sont absents de la scène publique. Pourtant il y aura des élections dans quelques mois. Ou sont passés ceux qui ont exigé le départ d'Aristide? Qui a imposé le bâillon aux démagogues qui promettaient aux Haitiens une vie meilleure? Leur silence est lié à leur incapacité de proposer un projet de société.

La crise actuelle exige que des actions soient posées. Ces opportunistes excellent dans la rhétorique mais ils sont incapables d'articuler et d'actualiser une stratégie de sortie de crise. Pendant ce temps, le niveau de vie est en decrescendo. J'ai vu des enfants de 4 ans mendier sur La Route de Delmas. C'est nouveau. Je n'avais jamais observé ce phénomène auparavant. Voilà un indice de pauvreté qui ne ment pas.

Les sourires légendaires des Haitiennes ont fait place à des visages crispés, craintifs et inquiets. Les policiers sont casqués et lourdement armés. Les hélicoptères survolent la ville sans cesse. On entend des sirènes à tue-tête. L'atmosphère est lourde. Les policiers portent leurs armes très haut. On entend des tirs d'armes. Pris de panique, des gens courent dans toutes les directions. On menace d'enlever et de décapiter des Ministres... Opération Bagdad. On veut copier les événements de Beslan, c'est-à-dire de s'en prendre aux écoliers. Pour cause, les écoles sont fermées. La mondialisation cache des effets pervers. Les milieux d'affaires prennent l'initiative. On fait la grève pour protester contre le terrorisme, le gouvernement n'est pas d'accord. Comme s'ils s'étaient donnés le mot, comme s'ils faisaient partie de la même race, les gens d'affaires, les voyous, les badauds, les pillards, le clergé, le président, les jobards, le premier ministre et les ministres y vont des déclarations surprenantes, absurdes et incohérentes. Vivre quelques heures à Port-au-Prince est un exploit en soit.

Les inondations des Gonaives ont un impact sur l'ensemble du pays. Plusieurs entreprises font la collecte de vêtements, d'argent et de nourriture et des artistes produisent des spectacles pour la bonne cause. Les cultivateurs des autres régions du pays font parvenir des vivres aux sinistrés. Cette rafraîchissante philanthropie, bien que soudaine et passagère reflète l'ampleur de la catastrophe mais aussi l'émotivité qui guide l'action. À Port-au-Prince, il y a une exploitation démesurée de la situation. On voit apparaître des guides pour aider à se rendre aux Gonaives. La location de voiture est à un prix exorbitant. On me demande 137 $US par jour pour une vieille Jeep d'occasion.

Dans les circonstances, c'est une aubaine. À prendre ou à laisser, non négociable, j'ai pris! Le prix de l'essence, de la chambre d'hôtel... tout a augmenté, c'était prévisible! Les commerçants profitent de la manne temporaire qu'apportent les coopérants et les Casques bleus. Dans les hôtels ont rencontre des jeunes loups, dont plusieurs Québécois à la recherche de la bonne affaire. Ils sont identifiables à leurs complets froissés, leurs téléphones cellulaires et à leurs ordinateurs portables. À Pétionville, des Jeeps Nissan Patrol blanches avec l'inscription UN (United Nations) inscrite sur les portes sillonnent les rues. À bord, un chauffeur et un coopérant qui passent d'un hôtel à l'autre, d'une réunion à l'autre. Difficile de croire qu'ils sont utiles à quelque chose. Le soir je les ai observés. Ces coopérants et des Casques bleus à l'attitude méprisante, arrogante et humiliante, se retrouvent dans les boites de nuit pour danser avec les prostituées dominicaines. À la fin de la soirée, j'ai vu ces Jeeps de l'ONU se stationner pour faire monter des prostituées haitiennes de 14 ans qui pullulent les rues de Pétionville. Vu de mes yeux vus! Voilà pour l'image de cette noble institution. Il n'y a plus de doute dans mon esprit, l'aide internationale est une composante intégrale du capitalisme. Elle fait fonctionner l'économie sous toutes ses coutures.

Gonaives, PQ... pour la conscience

Il y a 200 ans, l'indépendance d'Haiti a été proclamée aux Gonaives. Cette ville occupe une place importante dans l'imaginaire collectif. La tempête Jeanne a frappé la région dans la nuit du 18 au 19 septembre 2004. Le bilan a dépassé les 1300 morts et 900 disparus. Mais ça vous le saviez déjà!

Savez-vous qu'au jour d'aujourd'hui, les autorités haitiennes ne sont pas en mesure de dire avec certitude ce qui s'est passé cette nuit là? Les hypothèses vont de la coulée de boue, au tremblement de terre et au raz-de-marée. Le gouvernement d'Haiti ne dispose d'aucun moyen pour analyser les événements. L'hypothèse la plus répandue repose sur la théorie de la déforestation. Ce qui fait dire que ce qui est arrivé aux Gonaives était prévisible. Cette notion de prévisibilité est utilisée pour remettre la faute sur les générations précédentes, les gouvernements précédents et même sur les colons français. En disant que c'était prévisible les citoyens, la diaspora et le gouvernement se déresponsabilisent devant la catastrophe. Pour compliquer les choses, les explications mystiques et autres hypothèses farfelues circulent comme si elles étaient utilisées pour gracier les citoyens, l'État et l'élite du pays.

L'aide porte en elle sa propre incohérence. Faute de sources d'énergie, 70% des foyers haitiens cuisine au charbon de bois. Or, nous faisons parvenir aux gens des Gonaives des aliments nécessitant la cuisson. Ils n'ont ni eau potable, ni charbon, encore moins une alternative au charbon. L'aide telle qu'elle est distribuée favorise le déboisement. On se tire dans les pieds. Il aurait été préférable de distribuer des repas. D'autant plus que les plus faibles se font voler ce qu'ils ont ramassé dans l'indignité. Le darwinisme social à l'état pur. Seuls les plus forts survivront. Cette manière de faire de l'aide internationale va à l'encontre de tous les principes de dignité humaine et défait toutes les démarches d'éducation citoyenne.

Les Haitiens du Québec, les amis d'Haiti et le gouvernement du Canada se sont fait une nouvelle image auprès de la population d'Haiti. La solidarité venue du Canada est citée en exemple par les différents acteurs sociaux. Vous avez contribué à l'abondance d'aide. Mais la nourriture et le linge que j'ai emballé lorsque je faisais du bénévolat à Montréal parviennent difficilement à destination. Au moment de mon passage, plus de 37 containers d'aide étaient en attente à la douane de Port-au-Prince. Les autorités, incapables de sécuriser le territoire, ont décidé de faire transiter cette aide par la République dominicaine plutôt que par le territoire haitien. Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliquer? Pourquoi faire vite quand on peut perdre son temps?

Au moment de ma visite en Haiti, la Croix-Rouge internationale annonçait qu'elle retirait ses effectifs des Gonaives pour cause d'insécurité. C'était prévisible! Malgré le déploiement d'une force de plus de 3 000 Casques bleus, la ville est un véritable champ de bataille. Plusieurs groupes armés s'en disputent le contrôle. En plus des Casques bleus, on retrouve sur le terrain la Police haitienne, l'armée démobilisée, les Chimères, d'autres groupes armés et des pillards. Suite aux inondations, les 544 casques bleus qui étaient campés aux Gonaives se sont retrouvés sans base. Les employés de l'État qui doivent assurer des services aux sinistrés sont eux-mêmes sinistrés. Comme les autres ils sont sans abri, sans eau et sans nourriture. Ils enterrent les morts comme ils enterrent leurs propres enfants.

Déchets, déchéances et décadences

De nombreuses personnes sont exposées aujourd'hui à la famine et aux épidémies. Ils vivent dans la boue et s'exposent aux maladies de la peau. Ils risquent de développer des parasites dus à la consommation d'eau souillée, le choléra, la malaria, la fièvre dengue et la typhoide. À cela s'ajoute le fait que la population soit déjà en mouvement pour trouver refuge dans des villes avoisinantes, ce qui fera déplacer les épidémies. Un fait important que vous avez sûrement oublié. Apres le depart de Jean-Claude Duvalier, des déchets toxiques venant de la Pennsylvanie avaient été entreposés dans la région des Gonaives en échange de plusieurs millions de dollars empochés par les militaires. À ce jour, nul ne saurait dire ce que sont devenus ces déchets, ni seraient capables d'identifier le site d'enfouissement. La population est dans une situation difficile, sans eau, sans électricité, sans nourriture et sans système sanitaire. Les écoles servent d'hébergement à plus de 14 000 personnes. Les hôpitaux sont non fonctionnels et les routes sont impraticables. L'UNICEF avance le chiffre de 30 000 orphelins. Plusieurs centaines de prisonniers sont en fuite. La tempête Jeanne a laissé 297 926 personnes sinistrées dont plusieurs milliers ont perdu leurs familles, leurs maisons, leurs églises, leurs jardins, leurs cheptels ou leurs emplois. L'économie qui était déjà au ralenti est stoppée. Les rizières, les manguiers, les champs de mil et de mais sont dévastés. Les citoyens sont apeurés à la moindre petite averse de pluie. Le gouvernement parle d'évacuer la ville pour nettoyer. On avance des projets de reconstruction. Gestion par improvisation!

Attendre le prévisible

À Fonds Verrette, le 24 mai, une inondation avait fait plusieurs morts et détruit la ville. Depuis les secours sont venus et sont repartis laissant les 5 000 habitants de la ville sous des tentes. Ils ont été oubliés. Avec la Croix-Rouge qui vient de quitter les Gonaives, le scénario se répète. Pour reconstruire Fonds Verrette il en coûterait 120 millions US $. Aux Gonaives, ça coûterait au moins 60 fois plus cher... Oublions ça!

D'ici une semaine, les Gonaives ne feront plus partie des manchettes, vous aurez cessé de verser des dons et votre organisme communautaire ne collectera plus de denrées. D'ici 2 semaines, plusieurs habitants des Gonaives vont se retrouver seuls et vont entreprendre leur marche vers d'autres villes. Dans 3 mois, vous constaterez que ceux qui resteront vont entamer la reconstruction anarchique d'une ville historique. Dans 6 mois, l'aide humanitaire sera partie pour de bon. Dans 8 mois, vous constaterez que les gens des Gonaives seront laissés à eux-mêmes. Dans un an, vous constaterez que votre aide n'était q'un cataplasme qui n'apporte pas de solutions structurantes. Dans 3 ans, on ne parlera plus d'Haiti comme le pays le plus pauvre de l'hémisphère Nord mais plutôt comme le pays le plus pauvre de la planète. Dans 5 ans, vous oublierez ce qui s'est passé à Gonaives. Dans 8 ans, le pays tout entier sera déboisé. Dans 10 ans les petites mendiantes de la Route de Delmas deviendront des prostituées de 14 ans dans les rues de Pétionville. Et quand ce pays sera en guerre, quand une autre catastrophe frappera Haiti, vous apporterez des denrées au sous-sol de votre église. Alors là vous direz ... tout ça était prévisible!


Frédéric Boisrond[/quote]

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