Sommes-nous un peuple d'assistés?

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Sommes-nous un peuple d'assistés?

Post by admin » Sun Oct 03, 2004 1:37 pm

HAITI EN MARCHE

Sommes-nous un peuple d'assistés?

EDITORIAL

PORT-AU-PRINCE, 26 Septembre - Un humanitaire étranger aurait déclaré à la télé française qu'ils sont les seuls à assister les sinistrés des Gonaives et qu'il n'a encore vu aucune autorité ni aucun professionnel haitien sur le terrain.

Peut-être. En effet Port-au-Prince, selon son habitude, semble tarder à reconnaître l'importance de la catastrophe.

Dès le dimanche 19 septembre, le Premier ministre intérimaire Gérard Latortue survolait les départements affectés (l'Artibonite et le Nord Ouest), accompagné du ministre de l'Intérieur et des Collectivités territo-riales, Hérard Abraham.

Après avoir mobilisé la communauté internationale (conférences de presse, interviews aux médias étrangers), les deux responsables remontaient en hélicoptère, grâce aux matériels volants et
roulants de la mission de paix internationale (Minustah), pour aller se rassurer que l'île de La Tortue n'avait pas été submergée comme le voulait une rumeur.

Retour à la capitale, formation d'un comité pour coordonner l'aide nationale et internationale ...

Celle-ci se manifeste aussitôt. Washington (aide d'urgence de $60.000, puis de $2 millions), le Venezuela, la France (5 tonnes de matériels de premier secours), l'Union Européenne ($1,4 million), Cuba (un vol transportant 46 médecins, en plus des centaines déjà en Haiti, et installation d'un hôpital de campagne dans la région sinistrée fonctionnant 24 heures sur 24), l'OEA ($25.000), la BID ($200.000) etc.

Où sont les Haitiens dans tout ça?



L'événement est-il trop hors du commun? ...

La diaspora haitienne se laisse prendre de vitesse. Nous apprenons cependant que les particuliers apportent plein de choses aux points de collecte. Mais la mobilisation laisse à désirer. Problèmes logistiques ou autre
s? Politiques, qui sait.

La communauté médicale haitienne à l'étranger a-t-elle entendu l'alerte sanitaire, a-t-elle connaissance de l'étendue du problème? Peut-être pas encore.

Pas plus qu'on ne voie la communauté médicale bouger non plus en Haiti même ...

Les associations professionnelles, tout comme les partis politiques, se confondent en messages de sympathie mais jusqu'à présent rien de plus ...

Le Premier ministre devait se partager entre la gestion de la catastrophe et une rencontre avec les bailleurs de fonds jeudi à Port-au-Prince.

Deux activités pas forcément contradictoires, il en a profité pour rappeler à ces derniers depuis quelle date le pays (le plus pauvre de l'hémisphère occidental) n'a pas reçu d'assistance financière et qu'il ne saurait avoir un meilleur sort si l'on doit se contenter d'attendre toujours la prochaine catastrophe pour recevoir des dons de riz, pois et médicaments.

Gérard Latortue n'a pas été avare de déclarations fo
rtes en ces jours de grande émotion. Après avoir appelé les donateurs internationaux à leurs promesses, il a annoncé l'intention du gouvernement de prendre courageusement en main la lutte contre la destruction de l'environnement. Des mesures énergiques seront prises pour la protection des bassins versants, dont celui de la capitale, citant nommément les constructions élevées sur le morne du Canapé Vert. Gérard Latortue se porte personnellement garant, se déclarant prêt à affronter les "intérêts particuliers." Touchons du bois! Aucun gouvernement haitien n'a encore osé.

Port-au-Prince n'a émis aucun frémissement particulier. Le peuple se manifeste timidement. Nous n'avons pas remarqué plus de camions de passagers sur la route des Gonaives vendredi.

Les gens semblent plutôt avoir peur. L'événement leur semble trop hors du commun. Mystique, qui sait.

Il faut attendre le dimanche, les sermons des prêtres et des pasteurs. Le peuple est trop ballotté, ne sait plus à quel saint se vouer
...

Trop c'est trop.



Mais quelle démission! ...

Trop d'événements en cette année du bicentenaire de notre indépendance (1804-2004) qui devait symboliser au contraire une ère nouvelle, comme le lui avaient promis aussi bien le président Jean-Bertrand Aristide que ceux qui l'ont renversé le 29 février dernier.

Sans oublier les supporters étrangers de la nouvelle "révolution", l'Amérique de Bush et la France de De Villepin.

C'est ce que le Premier ministre, comme quoi pris aujourd'hui en sandwich, a semblé cette semaine vouloir rappeler à ces derniers.

Toujours est-il que l'humanitaire étranger qui a fait cette déclaration à la télévision française, dit probablement la vérité.

Vous me direz, facile. C'est la télévision étrangère que l'on voit aussi partout aux Gonaives.

Franchement, partout aux Gonaives, nous n'avons surtout vu que les étrangers.

D'abord les grands camions de secours sont non seulement d'organisations
étrangères (PAM, World Vision, Croix Rouge Internationale) mais conduits même par des étrangers.

Idem les équipes au travail dans la ville (services médicaux, sanitaires, conseils psychologiques) ... Et dans les conditions terribles que l'on sait.

Sans oublier la sécurité qui repose entièrement sur les militaires argentins de la Minustah, pendant que les policiers haitiens se tournent les pouces, s'ils ne se livrent pas au marché noir des articles de l'aide internationale dont on dit qu'ils auraient déjà atteint le marché de Port-au-Prince.

Oui, la télé étrangère, et surtout française, en fait grand cas. L'humanitaire international dans toute sa splendeur.

Mais quelle démission!



Les intérêts particuliers! ...

Moins d'une semaine après les inondations de mai dernier qui ont vu le sud-est d'Haiti déferler sur Jimani (la ville frontière côté dominicain) avec un flot semblable de cadavres et de désolation, nos voisins avaient eux-mêmes nettoyé la su
rface dévastée au bulldozer, enterré les corps, abrité les réfugiés sous des tentes, vaporisé des désinfectants dans toute la région. Pendant que la ville poursuivait ses autres activités comme à l'ordinaire ...

Et reçu poliment les journalistes, y compris haitiens.

Le Premier ministre Latortue se démène comme il peut, mais la logistique ne suit pas.

Une semaine après le déluge des Gonaives, la ville se trouvait dans le même état qu'au lendemain des inondations. On ne peut pas attendre que l'étranger fasse le médecin, le travailleur social, le conseiller psychologique, le croque-mort et en même temps qu'il vienne avec son propre tracteur et ses camions bascule nettoyer la place.

Trop c'est trop!

Tous ces poids lourds qui encombrent la capitale. La route de Boutiliers, Jacmel, le Morne-à-Cabrits, Fond Parisien. Les intérêts particuliers, où êtes-vous? N'est-ce pas le moment de montrer que vous n'êtes pas aussi particulier qu'on le croit, et qu'on peut être parti
culier sans être contre l'intérêt public.

Pouvoirs publics, zéro.

Force publique, nulle.

Associations professionnelles, des voeux pieux.

Société civile, une mentalité de dame patronnesse. Des marathons pour les sinistrés comme on va aux courses à Longchamps ...

Diaspora, à part les petites gens, on n'a pas le sentiment d'une meilleure prise de conscience qu'au pays natal.

Conclusion: ce n'est pas seulement Gonaives, c'est tout le pays haitien, du haut en bas de l'échelle sociale, qui laisse l'impression d'avoir développé une mentalité d'assisté.

Ou alors s'agit-il d'une vengeance contre le blanc?

Le moment est bien mal choisi.

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