Haiti -- Musique -- Wyclef Jean (Le Nouvelliste)

Post Reply
User avatar
admin
Site Admin
Posts: 2152
Joined: Thu Nov 13, 2014 7:03 pm

Haiti -- Musique -- Wyclef Jean (Le Nouvelliste)

Post by admin » Wed Apr 12, 2006 9:03 pm

National 11 Avril 2006

Grâce à son talent et à ses succès musicaux, Wyclef Jean est l'Haitien le plus célèbre au monde. En visite très souvent en Haiti, il fait partie du paysage, mais c'est aux USA, à Miami plus précisément, que Le Nouvelliste et TICKET ont pu prendre toute la mesure du phénomène Wyclef, la superstar.

Dans cette interview, dont l'intégralité sera publiée par TICKET magazine, celui qui s'est fait connaître ici un jour en s'enveloppant dans le drapeau haitien pour recevoir un Grammy Award fait le point sur tout : les gangs, sa philosophie, Yéle Ayiti, ses ambitions pour son pays et pose sa stature d'homme de vision.

L'interview débute tout de go sur le perron de l'hôtel Sherlborne à Miami Beach, le magnétophone a raté la première question, mais la partie de réponse enregistrée donne le ton d'une rencontre de plus de quatre heures entrecoupée périodiquement par les sollicitations des fans qui religieusement lui demandent un autographe ou le droit de le prendre en photo.

«Si un homme n'a pas de quoi manger et ne peut pas envoyer ses enfants à l'école, s'il se promène avec une arme, s'il est sur le point de kidnapper sa prochaine victime, une chanson sur un CD, crois-le ou non, peut amener cette personne à changer d'avis. C'est le pouvoir qu'on a en tant que musicien. Penses-y une seconde», m'explique Wyclef.

«Quand ça chauffe à New York, ou en Californie avec les Crips, les Bloods, les Latins Kings, les plus grands gangs au monde, que crois-tu qu'ils font d'abord ? Ils appellent les rappeurs. Ceux-ci se mettent ensemble et disent : «on va sur leur territoire, on va leur parler et essayer de faire une entente», poursuit la star qui revendique sa fraternité avec tous les ghettos de la terre.


- Le Nouvelliste : Quand as-tu compris que si tu faisais de la musique pour les Haitiens, tu devais leur envoyer un message ? Quand as-tu compris que tu devais faire de la musique pour les Haitiens en créole?

- A 13 ans.

A l'époque, mon père était pasteur. J'ai été élevé à l'Eglise du Nazaréen, c'est là que tout a commencé.

Tous les dimanches, je devais chanter une chanson pour la congrégation, mais le problème était que la congrégation ne parlait pas l'anglais, tout le monde y parlait créole.

Un dimanche, mon père qui travaillait toute la semaine à l'usine, m'a demandé ce que j'allais chanter ? Je lui ai répondu que j'avais déjà chanté toutes les cantiques. Il m'a dit : « vas, écris ta propre chanson».

Je lui ai demandé si c'était en français ou en créole ? Il m'a répondu : «Tu dois le faire en créole. Les gens doivent entendre ce que tu as à leur dire en créole. Certains d'entre eux travaillent à l'usine, certains ont le cancer, tu dois leur donner le message qui réconforte dans leur langue, en créole».

Depuis, je me suis dit que toutes les fois que je voudrai transmettre un message à mon peuple, ce devrait être en créole. Moise a parlé à son peuple dans sa langue. Salomon a parlé aux siens dans leur langue. Il est important, quand tu donnes un message mis en musique, que cela soit fait dans la langue de la personne avec laquelle tu essaies de communiquer.

J'ai continué à chanter et à chanter en créole. J'ai des enregistrements, des albums produits quand j'avais 16-17 ans ...

- ... des chansons d'église ?

- Oui, des chansons d'église, mais empreintes de philosophie, porteuses de message. Des chansons avec des textes forts.

Quand tu écoutes du Bob Marley, ce sont aussi des chansons d'église. Je ne les appelle même pas ainsi. Je les appelle des chansons à texte.

Quand je chantais à l'église, mon père ne savait pas que je chantais ailleurs. Wyclef, chanteur de rap, est un grand secret que je lui cachais.

Je me cloîtrais dans des placards. Ma mère m'entendait parler avec moi-même dans des monologues bizarres. Elle me demandait qu'es-ce que je fabriquais et me criait après. J'étais comme un enfant fou. Parce que le rap était considéré dans la communauté haitienne comme de la musique pour les « Booms ». Je cachais ce secret le plus loin possible de ma famille qui était versée dans les Evangiles et la Bible.

- Pouvons-nous dire que « 101 Creole » est l'aboutissement de ce que Wyclef a à dire en créole ?

- Oui parce que la langue, c'est la communication.

La musique de Shakira (Hips don't lie), on va la faire en espagnol. Je vais la chanter en espagnol comme un vrai hispano. Faut parler avec le public visé, c'est important.

Malcolm X a dit que la race haitienne est l'une des plus intelligentes. Il nous appelait « Juifs-Haitiens ». Parce que, selon lui, c'est le seul peuple qui peut s'adapter à n'importe quelle culture, n'importe quelle langue et rapidement.

Mais le créole est notre langue. Ma mère me disait toujours : «tu parles l'anglais comme tu veux, mais sitôt franchi le seuil de la porte, tu dois parler créole».

- Un des derniers messages que Wyclef a donné en créole est «Van vire». Qu'est-ce que cela signifie et pourquoi avoir donné ce titre à ta méringue carnavalesque à ce moment précis de la conjoncture? (N.D.L.R : A la veille des élections du 7 février 2006)

- C'était personnel.

J'étais en Haiti au moment des bases « Cameroun », etc., de «l'Opération Bagdad». J'étais dans tous les ghettos et il m'a semblé que le peuple avait besoin d'une inspiration.

Je suis quelqu'un qui écoute beaucoup les aînés, qui parle avec tout le monde... Même si je donne l'impression de tout faire, des fois, on m'arrête : «non, tu ne peux pas faire cela» et j'écoute.

Roro Nelson m'a appris que Sweet Micky avait un jour sur Eastern Parkway fait danser sur une musique «Van vire». Et cela m'est revenu pendant que j'enregistrais la méringue. Je me suis demandé ce que cela voudrait dire en Haiti. Quand je dis Van Vire en Haiti, cela a un autre sens qu'à New York.

Van vire signifie que tous les mystères, tout ce qui était caché, tous les secrets seront connus du peuple quand le vent tourne.

Avec Van vire, je mets le peuple au courant que les choses changent.

Le vent tourne dans toutes les directions : il faut des écoles. Il faut des cantines populaires. Il ne doit plus avoir de kidnapping. Il faut la paix.

Pour que tout ceci arrive, le vent doit tourner. Fò van an vire !!!

Van vire c'est aussi un changement au niveau de la communication. Le président Préval doit livrer un discours toutes les 3 semaines pour parler à son peuple, lui faire savoir exactement ce qui se passe, lui dire où on en est.

Il faut que l'on communique l'un avec l'autre.

Si tu vis quelque part et que tu ne peux pas aller dans certaines zones, le vent n'a pas tourné pour toi.

Si tu habites en Haiti, si tu vis en Haiti, il ne doit pas avoir de moun anwo, moun anba.

Aujourd'hui, on peut comprendre Haiti comme un seul ghetto. Si tu ne peux pas aller dans certaines zones, tu es prisonnier.

Van Vire, ce n'est pas quelque chose qu'on doit dire seulement avec la bouche. Les Haitiens aiment surtout parler. Fò van an vire !!!

Van vire, c'est une rupture ? Est-ce cette philosophie que tu veux prôner ?

- J'ai grandi avec des enfants haitiens aux USA qui n'avaient que des modèles américains. A l'école, on nous disait que les Haitiens sentent mauvais et qu'ils ont le sida. Yo te toujou ap fè frekan avek nou.
Je m'étais dit comment faire pour répliquer à cela.

J'ai pris le terme « réfugiés », utilisé pour nous dénigrer, et je l'ai choisi pour nous désigner. J'ai pris un terme négatif pour le muter en un slogan positif. Sa a tou se yon van vire.

On a cru que j'étais fou. A l'époque, je n'avais encore vendu aucun CD. On m'a demandé comment j'allais faire. On m'a demandé autour de moi comment j'allais m'y prendre parce qu'aucun Haitien n'avait vraiment réussi dans le business de la musique en revendiquant qu'il est Haitien.

Aucun Haitien n'était passé sur une grande chaîne de télévision américaine en tant qu'Haitien.

J'avais deux choix pour devenir un Haitien célèbre : Prendre mon arme et commencer à tirer sur mes condisciples de classe qui m'ennuyaient pour faire respecter les Haitiens. J'aurais passé toute ma vie en prison, mais je serais un héros pour les gens de la rue, c'était l'un des choix...

L'autre c'était de faire de la musique.

- Wyclef parle tout le temps du ghetto. C'est à New York que tu as rencontré le ghetto, les gangs pour la première fois ?

- Je parle du ghetto sur l'album «Carnival» (1997) sur lequel je chante «Ki ayisyen ki mache New York san fizi».

A New York, j'avais été élevé dans un «project». Dans un ghetto à Brooklyn. Semblable aux ghettos en Haiti.

Mais mon ghetto avait débuté bien avant à « Lasè » à la Croix-des-Bouquets. Quand je me rendais à l'école sur un âne !

A Brooklyn, j'habitais un quartier appelé « Marlborough ou Mobile Project ». Dans l'album « Carnival », je parle de tout ce que j'ai subi. Je ne cache jamais quoi que ce soit au public. Si quelqu'un veut parler de moi, dire des sottises, c'est son choix ! J'ai tout dit de moi, tout chanter de ma vie.

On peut écouter «24 è d tan», écouter «Lavi New York», écouter «San fizi»... Mwen pa jam pran pòz mwen se yon nèg ki pa jam fè bagay mal. Mais, grâce à ma mère et à mon père, j'ai changé. Et je le dis à tous : vous pouvez changer.

La raison pour laquelle on me respecte partout, c'est parce que dans les ghettos on sait d'où je sors, ils savent que nous sommes pareils. Ils comprennent ce que je dis. Ma relation avec les ghettos a commencé depuis ma naissance.

Ce que je chante, ils le vivent.

La réalité des ghettos d'ici (USA) est différente de ceux d'Haiti. Les ghettos d'ici, quand tu réussis, tu renviens dans le ghetto, tu apportes du champagne pour les vieux, des livres et des cahiers pour les enfants. Tu organises un barbecue tous les ans. Tu laisses entrer tous les enfants dans ta voiture. Tu donnes des bourses d'études aux enfants. Ils diront «si celui-ci, qui vient du ghetto, a réussi. Nous aussi, nous le pouvons».

C'est cette projection que les rappeurs offrent aux jeunes qui vivent dans les ghettos américains. C'est ce que j'y vois.

Dans les ghettos en Haiti, quand l'un a réussi, on ne veut pas qu'il entre dans le ghetto pour apporter l'inspiration aux autres. Par exemple, si je rentre en Bentley, en Ferrari à Cité Soleil, on dira que je suis fou. Par contre, ici (USA), je peux rentrer avec ces voitures dans les pires ghettos qui sont comparables à Cité Soleil. On me dira : « Yo, merci d'être venus, les enfants changeront maintenant ».

Dans les ghettos aux Etats-Unis, je peux m'y rendre et m'asseoir et parler avec ceux que l'on considère comme les plus grands chefs des plus grands gangs.

En Californie, j'ai eu des conversations avec les Bloods, les Crips, les Latins Kings, etc.. Partout, j'ai rencontré les plus grands gangs qui existent aux Etat-Unis. J'ai visité les prisons. Je leur apporte le même message « si j'ai pu changer, tout le monde peut changer».

On ne peut pas faire cela en Haiti, quand on le fait, bien vite, on est taxé de complice. On m'accuse de supporter les gangs.

L'idéologie doit changer. Ce que tu vois de tes yeux, je ne peux pas le voir. Si on veut que les choses changent, ça doit commencer par un vrai changement. Vrai changement dans le sens qu'à chaque fois qu'un gouvernement monte au pouvoir, tu l'écrases. Un nouveau arrive, tu l'écrases et ainsi de suite. Tu veux que tout le monde parte avec le gouvernement qui part. Tu tues tout le monde, tu commences avec une guerre civile. Cette guerre civile qu'on subit périodiquement, quand s'arrêtera-t-elle? Quand s'arrêtera-t-elle pour que nous disions «Vivons ensemble» ?

Tout le monde sait que pendant les périodes de guerre, il faut se nouer la ceinture. Moi qui te parle, on a tué mon cousin d'une balle à la tête, c'était pendant une guerre à l'école, sur Flatbush, à New York. Quand mon cousin a été tué, mes amis et moi, on s'est noué la ceinture et on a continué, parce qu'on savait qu'on était en guerre.

Haiti vit une guerre civile qui dure depuis trop longtemps. Il est temps qu'elle cesse. La seule façon d'y mettre fin est de dire que ce qui est fait est fait. Si on ne recommence pas à vivre en paix, pour sauver les enfants, Haiti périra.

Si on ne le fait pas, on aura toujours les kidnappings, la peur de descendre dans certains quartiers, les divisions entre gens d'en haut et gens d'en bas.

Quand je dis «Van vire», ce n'est pas une parole en l'air, on le démontre aussi. La paix revient.

Le Nouvelliste et Ticket peuvent témoigner de mon action parce qu'ils me suivent depuis ma première venue en Haiti. Dès la première fois que je me suis rendu à Cité Soleil, la presse me suivait et vous étiez là.

Personne ne peut dire que Wyclef ne s'est rendu qu'à Cité Soleil, ne parle qu'avec les habitants de Cité Soleil. Si on veut mettre mes photos dans les journaux, il y en a. Mais on doit commencer par mes visites à Cité Soleil et au Bel-Air, aux bases Cameroun et Bagdad. Ensuite, montrer celles prises au cours de mes conversations avec Latortue, Guy Philippe, Ravix, etc... J'ai même vu Préval et je lui ai parlé. Si on veut montrer des photos, il y en a beaucoup. J'en ai des tas. Je peux en donner où je suis en conversation avec toute sorte de gens. Demande-leur ce que Wyclef leur dit. Wyclef est quelqu'un qui prêche la paix. Il veut qu'Haiti change.

Si je faisais ces choses en cachette, cela voudrait dire que j'ai des objectifs politiques. Si je m'étais rendu à Cité Soleil ou au Bel-Air en secret, il y aurait des raisons de se méfier de moi. Parce que l'on ne saurait pas ce que je fais ou ce que je dis.

Mais, si pour tout ce que je fais, les magazines, la télé sont là, si je le fais en clair, on doit se dire que cet homme, comme Bob Marley pour son pays, veut faire quelque chose pour les siens. Quand il est à l'étranger, il représente le pays à 100%.

Cela dit, je suis prêt à répondre à toutes les interrogations.

- Le message que tu veux envoyer à tout le monde, c'est que si Wyclef a changé, tout le monde peut changer. On doit apporter de l'espoir aux autres pour qu'ils aient envie de faire autre chose ?

- Oui.

Je ne veux pas que l'on pense que je suis un ange ou un saint. Tout ce que j'ai fait dans ma vie est chanté dans mes musiques. Il suffit de relire les textes. Mes chansons me racontent. Mais j'ai changé.

Grâce à une suggestion de mon père et de ma mère, j'ai changé. Ils m'avaient fait comprendre que si je persévérais dans la voie dans laquelle j'étais, j'allais mourir.

Ils m'avaient fait comprendre qu'il valait mieux être une source d'inspiration qu'une source de division.

Quand je leur ai dit que mon rêve, en me battant à l'école, était de faire respecter les Haitiens, mon père m'a dit que pour me faire respecter, la musique était ma première arme et ma meilleure arme. Depuis, je fais de la musique.

Si on ne veut pas que je parle avec certaines personnes en Haiti, c'est le signe qu'il y a un problème. Si on prend des photos et que je ne dois pas prendre de photo avec quelqu'un qui veut être photographié à mes cotés, c'est signe de problème, que j'ai des choses à cacher, que je mente sur mes objectifs.

Moi, je n'ai pas honte de ce que je fais. La raison, tout ce que je fais, je le fais avec honnêteté. Tout ce que j'ai, j'ai travaillé honnêtement pour l'avoir. Rien de ce que je possède ne me vient de ma mère ni de mon père. Je ne vis pas de la fortune héritée de mes parents. Je vis de l'inspiration que le ghetto m'a insufflée et qui fait que je suis ce que je suis aujourd'hui. Comment peux-tu ne pas vouloir que je rentre dans le ghetto et que je parle à ceux qui y habitent ? Les gens des ghettos ont plus besoin de mes paroles que quiconque. Si tu ne veux pas que j'y entre, qui leur parlera ? Il y en a qui parlent de la paix, moi je la prêche et la pratique.

Si tu veux avoir peur, ne me crains pas. Je suis là. Crains plutôt ceux qui ne veulent pas qu'on les prenne en photo, qui se cachent pour parler avec les habitants des ghettos. Tout ce que Wyclef fait, il le fait au vu et au su du public à 100%.

A suivre...

Interview recueillie par Frantz Duval
Miami, le 1 avril 2006
duvalfrantz@yahoo.com
Décriptée par Karl-Foster Candio

Post Reply