Le micro-crédit étrangle les micro-entrepreneuses

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T-dodo

Le micro-crédit étrangle les micro-entrepreneuses

Post by T-dodo » Sat Mar 26, 2005 12:51 pm

[quote]Envoi 05-12 du 23 mars 2005

(Syfia Haiti) Avec des taux d'intérêt qui frisent les 50 % l'an, sans parler de pénalités de 2 % par jour de retard, le micro-crédit dispensé par les banques et les ONG étrangle les petits entrepreneurs haitiens plus qu'il ne les libère. 2005, Année du micro-crédit, vous avez dit ?

L'emprunt de Lydie ne sera pas reconduit cette année, du moins elle le craint. Petite marchande collée à son étal depuis sa tendre enfance, la quinquagénaire redoute de devoir abandonner une activité qui lui a permis d'élever seule ses deux garçons. "Le crédit de trois de mes collègues n'a pas été renouvelé, dit la détaillante de produits alimentaires du petit marché du Fort-National, à Port-au-Prince. Je sens que mon tour est proche."

Depuis que des bandes armées réclamant le retour du président Aristide rançonnent ou assassinent à l'envi dans le
guêpier qu'est devenu le quartier du Bel-Air, sis à un jet de pierre du marché du Fort-National, Lydie est en proie à l'anxiété. Tout comme ses innombrables camarades d'infortune qui, 6 jours sur 7, proposent leurs maigres produits aux passants. Elles paraissent avoir moins peur des balles que de perdre l'appui des sociétés de micro-crédit, parmi lesquelles cinq banques commerciales haitiennes et de nombreuses ONG internationales, qui leur fournissent les petits prêts indispensables à la poursuite de leurs activités.

"On nous dit que 'le climat conjoncturel ne garantit plus les investissements' dans ce quartier", se désole Lydie qui explique qu'un inspecteur du Kredi Popilè - un service de la Banque de l'Union haitienne (BUH) - chargé de vérifier les stocks des micro-entrepreneuses refuse de se rendre au marché : il craint pour sa sécurité. Ces commerçantes du secteur informel, devenu la norme dans un pays où la politique économique a longtemps consisté à attendre les projets de développement
des institutions internationales, représentent les trois-quarts de la clientèle des organismes de micro-crédit. Elles ont beau payer très cher le crédit qu'on leur consent, cela vaut mieux que de se jeter dans les bras d'usuriers exigeant des taux d'intérêt dépassant les 200 % l'an !

Prêts à risques

Actives depuis 1997, quelque 80 sociétés, banques ou ONG internationales consentent des prêts - souvent aussi peu que 100 dollars US - à ces petites entrepreneuses qui, sans autres garanties que leur persévérance, seraient autrement incapables d'obtenir un financement. Alors que le crédit à la consommation ne dépasse guère 10 % en Amérique du Nord, les taux d'intérêt exigés par les maisons de micro-crédit vont de 24 à 60 % à Haiti. Certaines exigent, en plus, des frais d'ouverture de dossier et de consultation. "Les taux sont élevés parce qu'il faut couvrir les risques de l'investissement, reconnaît Sanche Gabriel, agent financier au Kredi Popilè. Mais on exige uniquement les frais de timbr
es, de taxes et d'études, le coût de l'emprunt variant en fonction du montant accordé."

Les institutions qui pratiquent le micro-crédit fixent elles-mêmes les règles du jeu et le montant des prêts. Ceux du Micro-crédit national, par exemple, varient entre 1000 et un million de gourdes (28 à 28 000 $US). En réalité, les prêts sont souvent proportionnels à la taille de l'institution de microfinance et au fait qu'elle soit soutenue ou non par des institutions internationales telles USAID, CARE, BID et Taiwan CDF Loans... "Ici, nous sommes compétitifs", lance Sanche Gabriel, le banquier de la plus ancienne société de micro-finance du pays. "Les taux paraissent faibles, estime Tante Dada, cliente de la coopérative d'épargne et de crédit Cecache de Port-au-Prince, mais le remboursement reste un casse-tête car les affaires marchent trop lentement". Elle n'en dira pas plus de peur de retrouver son nom sur une liste noire. "Les entreprises de crédit partagent entre elles certaines informations", souffle l
'entrepreneuse.

Incompréhension

"Les indemnités de retard me tuent", confirme Lucien, un client de Kredi Popilè, qui estime que les pénalités de retard sont imposées de façon arbitraire. Les méthodes de calcul, qui diffèrent d'une maison à l'autre, ne sont en effet pas toujours comprises par le client. Ici, une société de micro-crédit se contente de prélever les pénalités sur le capital non remboursé. Là, une autre exige des frais de 2 % - c'est le cas du Micro Crédit Capitale (MCC), une filiale de la Capitale Banque - pour chaque jour de retard... " Plus les risques sont grands, plus les taux d'intérêt sont élevés", fait remarquer un responsable de la Société financière haitienne de développement SA, bailleur de micro-crédits grâce à des fonds alloués par l'USAID. Le fonctionnaire, qui a requis l'anonymat, refuse de comparer les taux exorbitants pratiqués en Haiti avec ceux des pays développés. "Nous ne décidons, ni influençons les taux en cours, dit-il. Nous sommes en Haiti et les critè
res sont définis selon les réalités du pays. Ils sont fonction des coûts des fonds."

Lucien, propriétaire d'un bar assez fréquenté, aimerait comprendre : "J'ai contracté un crédit de 25000 gourdes (680 $US) sur un semestre, à un taux d'intérêt mensuel de 4 %. À l'échéance, j'ai remboursé 36900 gourdes (843 $US )". Si l'on compte les 1250 gourdes (34 $US) payées au préalable pour les frais d'ouverture de dossier, le taux d'intérêt annuel réel frise les 50 %. Pas étonnant que, pour respecter leurs échéances, certaines micro-entrepreneuses ont recours à ce qu'elles nomment le "sabotage", une collecte de fonds faite en douce entre collègues et dont le produit sert à tour de rôle à honorer les obligations de chacune.

Les Nations unies ont beau proclamer 2005 "Année de la micro-finance" et se targuer de ce que 80 millions de personnes bénéficient aujourd'hui de cette banque des pauvres née au Bangladesh, les Haitiens sont sceptiques. Cette forme de financement, qui devait combler les lacunes
du système bancaire et favoriser la transition vers le formel, ne profite encore, selon eux, qu'à un petit nombre.

Claude Richard Accidat[/quote]

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