Rendre justice à Yvon Neptune

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T-dodo

Rendre justice à Yvon Neptune

Post by T-dodo » Sat Mar 05, 2005 10:40 am

[quote]Éditorial LE MATIN du 3 au 7 mars 2005
Rendre justice à Yvon Neptune

par Claude Moise

Deux des plus importants détenus au Pénitencier national de Port-au-Prince, l'ancien Premier ministre Yvon Neptune et l'ex-ministre de l'Intérieur Jocelerme Privert, ont entamé depuis huit jours une grève de la faim pour exiger leur libération. Leur action est intervenue à la veille de leur comparution prévue le 1er mars, exactement à la date du premier anniversaire de la chute de leur gouvernement, au tribunal de Saint-Marc où ils devraient être entendus par le juge d'instruction. Accusés d'avoir été les commanditaires du «massacre de La Scierie», un quartier de la ville de Saint-Marc où plusieurs opposants au régime d'Aristide ont été tués le 11 février 2004, Neptune et Privert clament leur innocence et s'estiment être des prisonniers politiques victimes des ennemis de leur gouve
rnement déchu, nettement marqués par un esprit de vengeance.

Rarement en Haiti les dignitaires d'un gouvernement renversé dans la violence choisissent de demeurer dans le pays. Ils partent en exil pour échapper à la vindicte populaire et à la répression. Le caractère violent et illégitime de la formation des gouvernements, dans la plupart des cas, explique qu'ils n'aient que des ennemis qu'ils cherchent à anéantir. Devenus gouvernants à leur tour ces derniers croient devoir leur survie à l'élimination des nouveaux foyers d'opposition. Cycle infernal dans l'histoire de ce pays, se répétant de conjoncture en conjoncture depuis le XIXe siècle. Le cas de Neptune est étrange. Le dernier Premier ministre d'Aristide n'a pas jugé bon de faire comme beaucoup d'autres, prédateurs et suppôts lavalas, enfuis en République voisine. Pourtant sa maison à Laboule a été déchouquée le 29 février. Ceux qui le connaissent soutiennent qu'il est d'une grande droiture, malgré sa soumission à l'ancien président. Il a partic
ipé à la solution de la succession gouvernementale concoctée par les Américains, selon le scénario constitutionnel : démission d'Aristide, prestation de serment du président de la Cour de cassation en sa présence, liquidation des affaires courantes. Il n'est pas allé jusqu'à la passation des pouvoirs au nouveau Premier ministre. Il est rentré chez lui, peut-être dans l'attente angoissée de l'évolution de la situation ? En tout cas, il ne manquait pas de connaisseurs pour affirmer qu'il aurait été partie prenante d'un deal avec les Américains. Sa participation au processus de succession lui aurait assuré une certaine sécurité. Son arrestation est venue très tard, après l'entrée en fonction du gouvernement intérimaire, soit le 27 juin 2004.

Voilà donc plusieurs mois que M. Neptune est emprisonné. Sa comparution devant son juge à Saint-Marc n'a pas eu lieu le 1er mars à cause de son état de santé qui interdirait son transport sur place. Cette situation pose un double problème juridique et politique. Il n
'est pas interdit de penser qu'une issue fatale de sa grève de la faim aurait d'importantes conséquences politiques. Elle alimenterait des rancoeurs déjà assez tenaces, troublerait encore plus des lavalassiens en sommeil et aggraverait les déchirures de la société. Notre société est certes en quête d'apaisement, mais sa demande de justice est tout aussi forte. Tout le problème est de savoir comment rendre justice pour que justice soit effectivement rendue. En Haiti, dans les périodes de grande tension sociale et politique, on confond facilement justice et vengeance. On observe dans divers milieux sociaux, justement alarmés par la prolifération des crimes de toutes natures, par la lenteur de la justice et en fin de compte par l'impunité dont jouissent leurs auteurs, on observe, dis-je, un comportement de déni même de la justice. On en appelle souvent, selon la fameuse expression de «la clameur publique», à une justice expéditive sinon à des actes expiatoires. Dans un tel contexte, la tentation de justice d'e
xception s'empare des esprits apparemment les mieux préparés à affronter ce dilemme. On se souvient des temps bénis (honnis) de l'effervescence lavalassienne où des intellectuels et même des curés instrumentalisaient le déchoucage et le Père Lebrun comme moyens de justice.

Les conditions dans lesquelles est entamée la procédure de comparution de M. Neptune ne semblent pas lui garantir un procès équitable. Y a-t-il moyen d'établir un climat serein dans le milieu saint-marcois, prompt à s'enflammer à la nouvelle de l'arrivée des prévenus ? Des observateurs signalent qu'il était « fiévreusement attendu » et que la déception a été grande de ne pas le voir arriver ce mardi 1er mars alors que toutes les dispositions – de fait et d'esprit – avaient été prises pour le recevoir. On chuchote qu'il y aurait complot pour libérer Neptune. Selon HPN citant le dirigeant du Rassemblement des militants conséquents de Saint-Marc (RAMICOS), Jean-Hugue Narcisse, « la présence à Port-au-Prince, de l'expert indépendant d
es Nations unies pour les droits humains en Haiti, Louis Joinet » participerait de ce complot.

Cette atmosphère d'effervescence et de suspicion est délétère. Nous sommes ici devant une difficulté majeure. Elle se présente comme une contradiction entre le droit et la responsabilité politique. Il appartient au ministre de la Justice de s'assurer que les prévenus, dont on ne peut empêcher qu'on confonde leur sort avec celui de prisonniers politiques, reçoivent toute l'assistance nécessaire pour un procès équitable.

Nous n'aurons de cesse de répéter que la quête de justice et de libertés, la demande de protection des droits individuels reposent sur des principes qui ne sauraient être sacrifiés sous peine d'entraîner de plus grands malheurs à l'avenir. L'État de droit, on l'a souvent répété, est une création continue qui exige la fidélité aux principes qui le régissent, et leur réaffirmation vigoureuse, précisément lorsque les conjonctures de crise les mettent en péril et que les conditions de l'i
nstauration de la démocratie sont difficiles. Encore une fois, il faut insister sur les principes parce qu'ils donnent sens à nos démarches, parce qu'ils indiquent où on veut aller malgré les difficultés réelles, qu'on doit prendre en compte, parce qu'ils inspirent une structuration cohérente de l'œuvre à l'édification de laquelle on travaille.[/quote]

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