Haïti, malade de ses charades

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Guysanto
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Haiti, malade de ses charades

Post by Guysanto » Sun Jan 31, 2010 3:56 am

[quote]Haiti, malade de ses charades

Patrick Lagacé
La Presse

C'est toujours ça de pris: Tapis-Rouge a la plus belle vue de tous les nouveaux bidonvilles de Port-au-Prince. Une vue à couper le souffle sur la baie de Port-au-Prince, qui forme devant vos yeux un arc turquoise.

Dans la baie, au loin, 12 bateaux, au moins. Au-dessus de la baie, un hélicoptère. Un tableau saisissant. La baie, les bateaux, l'hélico.

Le spectacle de l'aide internationale, le monde à la rescousse d'Haiti.

Dans la pente que je descends en tentant de ne pas me casser la gueule, odeurs de poulet grillé, de merde, de déchets qu'on brûle. Quelques poules, un million d'enfants au moins, dont quelques-uns font flotter au vent des cerfs-volants faits de vieux sacs-poubelles.

Dans le ciel, à 100 mètres, au-dessus des cerfs-volants, étincelant au bout de branches attachées ensemble, le drapeau bleu et rouge d'Haiti.

Il flottait au-dessus de la case de Dielva Duval, secrétaire général du CAPSE, qui tient lieu de comité de citoyens. M. Duval, avec Jean-Jacques Faubert, président du CAPSE, dirige le comité, qui «aide les gens dans tous leurs besoins».

Et le drapeau? «Ça indique où est notre organisation, dit M. Duval, policier de son état. Les gens voient le drapeau, ils savent qu'ils vont trouver des informations ici.»

M. Faubert: «Haiti, notre cher pays, a été frappé. Ce drapeau montre notre identité. Il doit toujours flotter.»

Il faut savoir un truc, sur ce pays. Ses habitants l'aiment à la folie. Haiti est l'État qui mérite le moins l'amour de ses habitants. Deux cents ans plus tard, les Haitiens sont encore galvanisés par leur histoire, par leur statut de «première république noire», obsédés par leur indépendance, arrachée aux Français en 1804.

En ce bidonville, ici, à Tapis-Rouge, l'État, c'est MM. Faubert et Duval.

Évidemment, en Haiti, l'État n'est rien.

J'en ai assez des charades d'Haiti. Tout le monde bullshite, dans ce pays. L'État, les politiciens, les Haitiens, les journalistes - ceux d'ici et d'ailleurs -, la proverbiale communauté internationale, les travailleurs humanitaires.

Ça commence avec votre chauffeur, qui, même s'il ne sait pas comment aller aux Cayes, va mentir et vous dire qu'il sait comment aller aux Cayes. Il va même vous dire que ça prend deux heures. En route, il demandera son chemin à tout le monde et arrivera quatre heures plus tard.

Ça se poursuit avec cet État qui pue la grandiloquence, morpionné par des officiels qui bandent sur les titres, les uniformes et les grands discours.

Tandis que nous roulions vers Tapis-Rouge, René Préval, président de la République - Haiti s'est débarrassé de la France mais a adopté sa pompe -, était en entrevue à Radio-Caraibes. Vingt-cinq minutes de n'importe quoi.

Vingt-cinq minutes de vent, de slogans, de voeux pieux. De bullshit.

Et, malheureusement, 25 minutes de servilité d'un intervieweur qui n'a jamais bousculé le leader d'Haiti, surtout pas quand M. Préval a expliqué son consternant silence de plusieurs jours après le 12 janvier. Une des premières questions de l'animateur: comment la tragédie l'a-t-elle interpellé dans sa foi?

Fuck.

J'en ai assez des charades. Tout le monde fait semblant. Même moi, je fais semblant. Je fais semblant que le foutoir haitien n'est qu'extérieur au peuple. En montrant les faiblesses de l'État, je disculpe le peuple haitien.

Or, désolé, mais les Haitiens, collectivement, sont d'une passivité épouvantable, déprimante et délétère. Pour faire cute, comme tout le monde, je décris cette passivité comme du fatalisme.

La communauté internationale fait semblant que l'État haitien existe. Un État n'existe pas quand c'est l'ONU qui en assure la sécurité par les armes. Quand c'est une puissance étrangère qui fait atterrir les avions après un tremblement de terre qui n'a PAS détruit la tour de contrôle de son aéroport. Quand ce sont les amis de Jésus qui soignent et instruisent ses citoyens.

Et il y a les ONG. Pleines de bonne volonté, bien sûr. Peuplées de saints, je le dis avec une admiration sincère. De Médecins sans frontières à la Croix-Rouge: ce sont des saints qui viennent ici.

Mais tout cet appui des ONG et des pays étrangers, à la fin, aide les Haitiens... à mort. Devant les chocs entraînés par le désastre humanitaire, j'ai entendu 10 fois plus d'Haitiens critiquer non pas leur État minable, mais l'ONU, les États-Unis, la France...

Aider à mort. Un exemple. Et je sais que je vais me faire lancer des tomates parce que c'est un cas isolé. Mais je m'en fous. Il est représentatif et emblématique.

J'arrête à l'épicerie, cette semaine. Oui, les épiceries ont rouvert leurs portes, fini les barres tendres. J'ouvre la porte du véhicule, mon chauffeur me met la main sur le bras:

«Tu me rapportes une bouteille d'eau?»

O.K., O.K., oui.

Je mets le pied par terre, il me dit (ce n'était pas une demande) un autre truc: «Et une bière.»

Le problème, c'est que - concurrence médiatique oblige -, nos chauffeurs sont très, très, très bien payés. Pas selon les standards haitiens. Selon NOS standards: 200$US par jour.

Une bière, hein? Veux-tu que je conduise pendant que tu la bois, aussi?

J'ai l'air brutal. Mais c'est une partie de la charade: de peur d'être taxé d'insensibilité ou de racisme, personne n'est jamais brutal avec Haiti.

Les Haitiens, de toute façon, ne le prendraient pas. Brutaux entre eux, ça va, de dictateurs en putschistes, ils tolèrent. Et quand un président élu leur coupe les couilles, ce sont les marines américains qui le sacrent dehors. Pas les Haitiens.

Mais si la critique vient d'un étranger, alors là, c'est le tollé, c'est le fleuve de courriels, c'est le verbiage sans fin à la radio, c'est l'accusation de visées colonialistes.

J'en ai assez des charades. J'ai eu le coeur suffisamment brisé par suffisamment d'enfants affamés, cette semaine. Je crois avoir décrit l'urgence avec suffisamment de compassion pour avoir le droit, ici, juste une fois, de dire que les Haitiens participent activement à leur malheur. Par passivité, justement.

Et nous? Continuer à aider Haiti exactement comme avant le 12 janvier, c'est créer une autre génération de misère, d'orphelins et de bullshit.

Assez, s'il vous plaît. Assez.
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Guysanto
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Post by Guysanto » Mon Feb 01, 2010 11:35 pm

Il est toujours aussi insultant?

Leoneljb
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Post by Leoneljb » Tue Feb 02, 2010 12:31 pm

C'est dur d'avaler . Mais, comme on dit en Creole: Se fOt nou!
Le probleme actuel est vraiment complex. Donc, quand l'auteur generalise l'Haitien ca montre son ignorance beaucoup plus que le Racisme.
Certes, on est bien inbu (de soi-meme) de nos problemes ou charades. Mais, blamer Haiti ou Haitiens pour son propre suicide prouve que l'auteur n'est pas un bon critique.
L'auteur a parle d'aide Americaine. Mais, je ne sais pas si c'est de bon gre ou si c'est juste l'Ignorance au superlatif absolu.
Je m'explique. Haiti a paye une ransomme a la France pour quelque millions (je ne souviens pas du nombre) pour son independance. En 1915, le soi-disant Secoureur de nos malheurs, les Etats-Unis, etait l'instigateur. Ce Dieu d'Amerique ou du Monde, nous a donne l'une des plus grosses armes de destruction: la FADH. Ensuite, ce soi-disant Robinhood controllait notre gouvernement pour plus de cent ans. Pas mal de Dictateurs,parmi lesquels le Fameux Duvalier. Plus recemment, un President democratiquement elu a ete kidnappe par ce dernier. Tant de choses a couvrir si peu de temps...
J'aimerais aussi avouer que je suis d'accord a peut-etre soixante dix pour cent que nous sommes vraiment responsables a presque tous nos grabuges. Mais, cependant, pas a cent pour cent responsables.
J'aimerais souligner quelques faits. A peu pres sept a huit pays d'europe occidental ont a peu pres, cent pour cent des produits de ressources naturelles tel que l'or, le diamant le petrole (pour citer quelque) venant de l Afrique ou des Caraibes etc, pas de l'Europe.
Bref, la richesse des pays du G-20 ou 24 (je me rappelle plus), ne vient pas de ces pays. Mais sans doute des pays colonises, Haiti y compris.
I have to go, a la prochaine.
Leonel

Shelony
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Post by Shelony » Tue Feb 02, 2010 4:45 pm

Le chien aboie, la caravane passe.

jafrikayiti
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Post by jafrikayiti » Thu Feb 04, 2010 11:35 am

Se sa li ye Shelony!

Mwenmenm mwen chwazi mete enèji mwen nan aksyon pozitif k ap fèt. Zagribay tankou Lagacé ap fè travay yo la pou yo fè a.

An pasan, fanmi m yo, pa neglije tyeke www.akasan.org kote nou ka jwenn diplis sou ti kontribisyon n ap fè nan konbit la.

ki fout mele m "blan an di m mouri!?

Dessalines di: AYITI VIVAN !

Kenbe rèd!

Jaf

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Du journalisme de poubelle à La Presse ?

Post by Guysanto » Thu Feb 11, 2010 3:52 pm

[quote]L'AGAÇANT LAGACÉ, HARGNEUX ET MÉPRISANT ENVERS LES HAÏTIENS

Par Robert Berrouët Oriol
Linguiste-terminologue
Montréal, le 31 janvier 2010

Dans le quotidien montréalais La Presse du 30 janvier 2010, le journaliste Patrick Lagacé, connu pour ses frasques, récidive sans sourciller : « Haiti, malade de ses charades » (http://www.cyberpresse.ca/opinions/chro ... arades.php.) On peine à croire qu'il est à Port-au-Prince pour effectuer des reportages sur le séisme qui dévaste un pays déjà si fragilisé, tant son propos est hargneux, arrogant et méprisant envers les Haitiens, en général, et ceux qui vivent ce drame, en particulier. Franc-tireur esseulé devenu trompette iconoclaste d'un certain journalisme de poubelle, et campé sur les ruines encore fumantes de Port-au-Prince dévastée le 12 janvier dernier, notre journaliste fulmine, invective, éructe et scrute, comme lui seul sait le faire, la face « noire » de l'âme haitienne, ses travers sinon sa part maudite. Résumons sa pensée.

1) Haiti ? Un cocktail de bullshiteurs : « J'en ai assez des charades d'Haiti. Tous le monde bulshite dans ce pays. L'État, les politiciens, les Haitiens, les journalistes -ceux d'ici et d'ailleurs-, la proverbiale communauté internationale, les travailleurs humanitaires.»

2) Les Haitiens sont tous des menteurs : «Tout le monde fait semblant». Ils sont également passifs et paresseux : «les Haitiens, collectivement, sont d'une passivité épouvantable, déprimante et délétère». Pire, ils sont brutaux entre eux car « de dictateurs en putschistes, ils tolèrent ».

3) Gommant la déliquescence déjà connue de l'État et du pouvoir exécutif en Haiti, les Haitiens osent s'en prendre à l'international, ils critiquent «non pas leur État minable, mais l'ONU, les États-Unis, la France…»

4) Monsieur Lagacé a le droit de tout dire : « Je crois avoir décrit l'urgence avec suffisamment de compassion pour avoir le droit, ici, juste une fois, de dire que les Haitiens participent activement à leur malheur. Par passivité, justement.»

Alors 200 000 personnes seraient mortes, des centaines de milliers d'autres seraient portées disparues, sinistrées « par passivité » ou par « fatalisme » ? La charge est superficielle et borgne, on l'aura compris, au moment où chacun pleure la disparition d'un proche, d'un ami, d'un collègue québécois, d'un travailleur humanitaire, d'un policier canadien, d'un évêque catholique haitien… Mais les préjugés comme les clichés réducteurs et xénophobes ont la vie dure, même en temps de crise gravissime, alors même que notre journaliste prétend, illuminé et condescendant, avoir « le cœur suffisamment brisé par suffisamment d'enfants affamés ». Et Patrick Lagacé, franc-tireur de l'amalgame, en a déjà commis d'autres, auparavant, à propos d'Haiti. Faudrait-il prendre pour acquis qu'il est à la recherche d'un lectorat et d'une notoriété qu'il n'a pas su, jusqu'ici, obtenir par des articles et reportages de qualité ?

Il est flagrant et désolant que les ‘'reportages'' de Patrick Lagacé ne contribuent en rien à une plus grande intelligence du drame actuel. En prenant l'avion pour Haiti, l'agaçant Patrick s'est au préalable armé de ses habituels préjugés : fébrile, il part à la recherche de poubelles, d'égouts, de porcs, de montagnes de détritus, de bidonvilles exsangues, de cohortes de menteurs-bulshiteurs, de riches et insolents bourgeois roulant en Porsche Cayenne, d'« officiels qui bandent sur les titres », de chauffeurs haitiens richissimes qui touchent… 200 $US par jour –alors, Patrick, tu t'es trompé de métier ?--, bref de toute une sous-humanité qui ne mérite que sa colère et son mépris… Qu'à cela ne tienne, Patrick Lagacé en a tellement marre « des charades d'Haiti » qu'il n'a pas vu passer, au motif de l'aide humanitaire et de la compassion journalistique, tous ces vautours qui font déjà leur beurre sur le dos des victimes. Pourquoi les verrait-il, il en porte lui-même le déguisement compassionnel, voire la justification hallucinée...

Il serait sans doute fastidieux de démonter ligne par ligne les élucubrations ‘'journalistiques'' de l'agaçant Patrick. Pour l'heure, je m'en tiens aux observations suivantes.

A) Dès les premières minutes du séisme, les habitants de Port-au-Prince, de Jacmel, de Léogane et de Petit-Goâve ont fait preuve, avec les moyens du bord, d'une exemplaire solidarité, quartier par quartier.

Contrairement aux fumeuses ‘'analyses'' de Patrick Lagacé, les premiers secours à la population haitienne sont le fait des Haitiens eux-mêmes, qui en cela ont précédé l'indispensable solidarité internationale. On imagine mal comment de fieffés ‘'menteurs'' et ‘'bulshiteurs'', des êtres aussi indolents, ‘'brutaux'' et ‘'fatalistes'' aient pu, les mains nues, s'attaquer immédiatement aux gravats, secourir les blessés, trouver de rares médicaments… Faudrait-il de surcroît mettre en lumière l'empressement manifeste de plusieurs médecins et infirmières d'origine haitienne du Canada et des États-Unis qui, sans hésiter, et dès les premières heures, sont allés porter secours à leurs compatriotes en détresse? De manière soutenue, la presse audiovisuelle canadienne et américaine en a témoigné avec retenue, respect et admiration.

B) Le drame haitien habite toute la population québécoise et toute la société canadienne.

En tenant également compte des liens historiques entre le Canada et Haiti, qui remontent au 19e siècle, le séisme du 12 janvier 2010 interpelle la conscience citoyenne des Québécois et des Canadiens. C'est précisément cela que Patrick Lagacé ne tolère pas et qui alimente, une fois de plus, son intolérance, son aveuglement, ses demi-vérités, sa fascination pour l'amalgame raciste et xénophobe lorsqu'il écrit sur Haiti. Le journaliste de La Presse va à contre-courant de l'immense engagement solidaire dont les Québécois et les Canadiens ont fait preuve ces deux dernières semaines à l'égard des victimes du séisme. Et c'est un enfant de 6 ans, «Super Émile», qui, sans le savoir, lui répond avec l'intelligence du cœur : « En 24 heures, tout seul et de son propre chef, Émile a pris le téléphone, appelé grand-papa, grand-maman et à peu près tous les membres de la famille pour amasser des sous destinés aux victimes du séisme en Haiti. Au moment où j'écris ces lignes, il a déjà 165$ à remettre à la Croix-Rouge » (Tristan Malavoy-Racine, magazine Voir, « Le blogue de Tristan – Super Émile et Haiti », Montréal, 21 janvier 2010).

Pour conclure, je retiendrai que

* La Presse a certainement commis une grave erreur de jugement en envoyant Patrick Lagacé couvrir le séisme qui a frappé Haiti;
* le journalisme de poubelle, superficiel et sensationnaliste, constitue une violation du droit des lecteurs à une information de qualité;
* le journalisme de poubelle pratiqué par l'agaçant Patrick est manifestement, pour les victimes du séisme en Haiti, un déni d'humanité et la scabreuse éthique qu'il est le seul à défendre frise l'indécence;
* ses élucubrations ne contribuent pas à mieux faire comprendre le drame haitien aux lecteurs de La Presse; et en cela aussi, ses prestations journalistiques sont d'une lamentable médiocrité;
* contrairement à l'agaçant Patrick, de manière générale les journalistes canadiens –notamment ceux de Radio Canada et de TVA--, ont fait un travail remarquable, objectif, documenté, en couvrant jour après jour les derniers événements et en donnant voix à la formidable solidarité manifestée envers Haiti par les Québécois et les Canadiens.

Le mythe du nègre « bon sauvage » --menteur et brutal, indolent, fataliste et paresseux--, naguère invalidé par Anténor Firmin ( « De l'égalité des races humaines ») et Lévi-Strauss (« Tristes tropiques »), semble avoir la dent longue. Libre à un journaliste en quête de reconnaissance sensationnaliste de le colporter. À son insu, pourtant, l'agaçant Patrick nous oblige à interpeller la sagesse des peuples et du Poète : en tout temps et davantage en cas de sinistre, mieux vaut cultiver ce qui nous rassemble. Au premier chef, le respect mutuel et le combat citoyen pour la dignité.



(Nota : l'auteur est linguiste-terminologue et poète. Dernières publications : « En haute rumeur des siècles », poésie, 2009, éd. Triptyque; « Poème du décours », poésie, 2010, éd. Triptyque.)[/quote]

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Post by Guysanto » Thu Feb 11, 2010 4:19 pm

[quote]Pendant toute une nuit je me suis demandé ce qui pourrait amener M. Legacé à fulminer autant. Je me suis efforcée à tout prix de trouver certaines raisons justifiant une telle hargne, désireuse de découvrir dans ce qu'il a craché quelque chose de valable.

Après tout, on trouve parfois dans des ordures un objet jeté par mégarde. Même les laves des volcans en éruption ont leur utilité après refroidissement et solidification.

M. Lagacé en quête de sensations a consciemment choisi d'aller à contre-courant, apporter une note nouvelle pour attirer une fois de plus l'attention.

Voila pourquoi, dans un français vulgaire, guidé par le simple désir de " briller", il s'est laissé aller à ses pulsions. Son texte redigé par une main non dictée par la vérité et le ceur est truffé d'inventions.

Personne d'autre que M. Lagacé n'a vu après le tremblement de terre dans les rues de Port-au-Prince des enfants montant un cerf-volant fait de sachets de poubelle.

Nulle précision n'est donnée quant à la localisation de la piste de jeu des enfants.

Tout comme son chauffeur M. Lagacé est avare d'explications.

Nulle description n'est faite. D'un coup de brosse le journaliste peint la situation. Son chauffeur, bien payé pourtant n'a pas su le mener dans ces quartiers innombrables ( Canape-Vert, Delmas trente trois, Delmas quarante B, Nazon, Christ-Roi, Solino, Petite place Cazeau ) ou le peuple haitien crevant de faim et de soif s'est mis debout.

Ce peuple ayant pour guide sa foi en Dieu, et son amour pour les autres, armé de machettes ou de ses dix doigts dans l'obscurité la plus complète a montré sa détermination.

Sans masque, sans gant, sans casque, ce peuple s'exposait sous des maisons effondrées, guidé par les lamentations, les cris, les appels au secours d'enfants en détresse. Pioches, bêches à la main, certains sortaient sous des tonnes de fer et de béton des êtres humains ensanglantés, décapités.

Qui n'a pas vécu cette situation ne saurait décrire le courage de cette population traquée pendant des jours par plus de trente secousses ?

Population condamnée à passer plusieurs nuits en pleine rue ou dans des cours ( offertes par ceux qui en ont ) sans eau, sans nourriture, sans électricité.

Population guettant jour et nuit comme des fous, les pilonnes électriques qui craquaient, les murs qui ne cessaient de s'effondrer augmentant heure après heure l'effectif des morts

Population obligée de s'entremêler avec ses morts et nageant dans la puanteur la plus grande.

Et… nous attendions en vain l'eau, la nourriture, les secours qui tardaient.

Pas de tente, pas de couverture. Quelques morceaux de tissus jetés par-ci par-la sur des cadaves mutilés.

Chaque soir, les nuages gris qui s'amoncelaient nous narguaient.

Une raison de plus pour crier aux abois, verser des larmes amères de rage contre la nature déchainée.

Une raison de plus pour veiller et guetter le moindre mouvement des nuages ou l'apparition d'une étoile.

Bras levés au ciel tous les groupes criaient de désespoir, Et les supplications montaient comme la fumée vers le ciel. Pas de pluie disaient-ils sinon plus de maisons s'affaleront, la contamination se répandra et nos corps non nourris non protégés, puisque par un soleil de plomb le jour, mordillés par le froid la nuit ne résiteraient pas à toutes ces attaques.

Et … toutes nos journées, toutes nos nuits étaient imprégnées de cris :

Cris de détresse. Cris de deuil. Cris de vivants enterrés sous les décombres. Cris de blessés gisant à coter de nous. Cris de survivants dont les cerveaux étaient submergés par une réalité inimaginable, non descriptible.

À chaque minute qui passait la liste des mort s'allongeait. Les cardiaques tombaient anéantis par une crise sans merci.

Dans cette rue Honorat proche de Christ-Roi, où je me trouvais la nuit, trois cents sans abris me tenaient compagnie, assis ou couchés à ras le sol. Une femme surprise par les douleurs de l'accouchement a dû donner naissance là où elle était, aidée par une infirmière et un étudiant en médecine. Dans une camionnette, une autre femme berçait sans se lasser un bébé pour lequel elle chassait les mouches virevoltant sans cesse.

Coupée du reste du monde, les portables ne fonctionnant pas, étendue entre ciel et terre sans commodité et les mains nues, je réalisai que si ma vie était proche de la bête, il m'était encore obligatoire de lui donner un sens.

C'est pour cela que je retiens le cri de révolte lancé par m. Lagacé contre Haitiens et étrangers, les dominants et dominés de la terre, les journalistes comédiens du globe, les grands et les petits de ce monde pour dire à mes frères, compatriotes d'Haiti qu'il est grand temps de savoir ce que nous voulons.

RITA BARRELLA-PEAN
Port-au-Prince le 03 février 2010
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