Le sommet de Rome

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Guysanto
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Le sommet de Rome

Post by Guysanto » Thu Jun 12, 2008 7:21 am

Le sommet de Rome
Jean Erich René
4 juin 08

Le sommet de l'ONU sur la famine, du 3 au 5 juin 2008 à Rome, dans le but d'offrir aux dirigeants du monde une chance historique de favoriser la relance effective de la lutte contre la faim et la pauvreté, nous laisse perplexe tout en soulevant nos interrogations. Ses nobles objectifs sont vraiment humanitaires mais n'en soyons pas dupes. La faim dans le monde est reliée à des facteurs tant internes qu'externes aux nations victimes. Il nous serait difficile dans le cadre de cette analyse d'envisager globalement le problème. Cependant nous allons à la découverte d'une petite partie de l'iceberg en levant le voile sur Haiti, le seul pays de l'Amérique touché par la famine.

Peut-on vraiment parler de famine en Haiti ou de négligence administrative ? Le drame que connaissent certains pays d'Afrique et d'Asie, avec de longues périodes de sécheresse suivies de l'absence totale d'aliments est encore inconnu en Haiti. Mais l'imminence du danger se fait sentir si on n'y prend pas garde. Le laxisme de l'État haitien vis à vis du problème explique des poches de famine ponctuelles sur le territoire national. Nous sommes du sérail, nous en connaissons les détours. Nous avons milité pendant plus de 20 ans dans les communautés rurales haitiennes comme agronome de terrain et fait fructifier notre propre ferme. Comme le disait St Exupéry: "Il n'y a que les aviateurs et les agriculteurs qui connaissent vraiment le problème de la terre puisqu'ils lui arrachent chaque jour ses secrets."

La politique agricole la plus sérieuse et la plus récente de l'histoire d'Haiti, rectifiez-moi s'il y a lieu, date du Royaume de Christophe. Le Roi du Nord était imbu de l'importance de la satisfaction des besoins de base de la population. Aussi Christophe a donné l'ordre formel à son Ministre de l'Agriculture, le Baron de Vastey d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. C'est pourquoi le Nord est couvert de manguiers, d'avocatiers etc. Les fruits peuvent parer périodiquement à la carence alimentaire de la population. Les gens du Nord jusqu'en 2008 vivent encore sous l'égide du roi Christophe. Depuis lors, aucun, aucun, aucun gouvernement haitien n'a entrepris une politique agricole sérieuse visant l'autosuffisance alimentaire pour Haiti. Les problèmes d'élection, de réélection et du choix d'un premier ministre sont plus importants. Mais il y a mieux à faire !

Nos chefs d'état, le plus souvent n'ont aucun programme de gouvernement. Qui pis est, ils ont toujours en face d'eux une opposition sans aucun plan d'avenir et des Partis Politiques bidons qui ne rêvent que le pouvoir pour bénéficier de ses privilèges. Pendant 204 ans la lutte politique haitienne tourne autour du fauteuil présidentiel tandis que le peuple croupit dans la misère la plus abjecte. A dire vrai comme cosmétique parfois il importe du riz et de la farine. Il n'y a aucun débat d'idées sur le modèle de développement à adopter pour Haiti. Les considérations scientifiques ne sont pas de mise en Haiti se contentent d'avancer les officiants du jour. Haiti est un petit pays, aux petits moyens, il faut de petites solutions pour le petit peuple. Ainsi par notre petitesse nous restons toujours sous la barre du sous-développement avec de gros problèmes à résoudre.

Les nations riches peuvent nous fournir l'aide financière et l'appui logistique nécessaire mais sans une volonté nationale, le projet d'éradication de la faim est mort-né. Il nous faut des dirigeants sérieux animés du désir de donner à manger au peuple haitien. Il ne s'agit pas de recevoir de la nourriture des pays amis. Cette politique tue l'économie nationale en changeant l'habitus de nos compatriotes tout en déséquilibrant le marché des produits agricoles. Nous n'avons que faire du mais de Venezuela, de la banane dominicaine ou du blé américain etc. Dans les périodes de grande disette, oui. Mais en temps normal cette pratique est suicidaire. Nous ne devons pas nous laisser mener par le ventre. Nous devons voler de nos propres ailes.

Pour saisir la problématique alimentaire haitienne, on doit commencer tout d'abord par inventorier les habitudes alimentaires de la population, compte tenu de nos dotations en facteurs de production. En toute logique on ne peut pas donner à manger à quelqu'un sans tenir compte de ses disponibilités en ressources alimentaires. On rêve en couleur si l'on croit pouvoir arriver au bout du problème avec l'aide alimentaire étrangère.

En Haiti, le menu varie avec la saison, l'espace géographique, le niveau culturel et économique des ménages. On distingue 4 groupes de consommateurs:

1.- Le groupe Céréales

L'assiette alimentaire de ce groupe est constituée de légumineuses, pois vert, haricot comme sources de protéines. Les calories sont tirées dans les produits agricoles suivants: millet, mais, cassave, saindoux, canne à sucre, rapadou, sirop. Les vitamines sont synthétisées à partir des feuilles vertes, ti lalo, liane panier, caya, croupier, pois boussoucou, les bourgeons et les fruits de la saison. C'est la ration typique des paysans et des catégories à faible revenu des centres urbains.

2.- Le groupe Légumineuses et Céréales.

L'alimentation de ce groupe est à base de légumineuses et de céréales. La viande est consommée aussi mais en faible proportion. Elle rentre dans le menu le dimanche et les jours de fête. Faute de moyens de conservation la viande est disponible seulement les jours de marché i.e deux fois par semaine. Les autres jours la viande doit être fumée ou salée pour être consommée sous forme de couennes, enduis, afibas, ti salé en petites quantités pour rehausser le goût de la nourriture. C'est le privilège des familles rurales aisées et des membres économiquement plus avancés du prolétariat urbain.

3.- Le groupe Fruits et Légumes.

Les familles urbaines de conditions socio-économiques moyennes puisent leurs protéines à partir des légumineuses. La viande, le lait sont parfois consommés. Les calories sont apportées par le mais, le riz, l'huile d'olive, le sucre, le pain. Les fruits et les légumes constituent les sources de protéines les plus utilisées.

4.- Le groupe Viande et Légumineuses

Les familles haitiennes aisées balancent leurs rations alimentaires avec de la viande de boeuf, de porc, de cabri, de poissons, et d'autres produits d'origine animale tels que les oeufs, le lait , le beurre , le fromage. Les légumineuses ne sont pas négligées. Les sources de calories sont: riz, banane, pomme de terre, pain, huile, sucre. Les vitamines et autres éléments sont apportés par les produits maraîchers tels que: oignons, tomates, laitues, carottes, choux, navets, radis. Elles les puisent également suivant les saisons dans des fruits tels que : pomme, mangue, grenadine, grenadia, papaye, ananas, orange, chadèque, quenêpe, cirouelle.

Selon le standard de la FAO il faut 2200 calories et 60 grammes de protéines à l'être humain pour recouvrer sa santé. Selon les données Diffen (1980) la population haitienne accuse en moyenne une consommation de 1901 calories et 41 grammes de protéines par jour, soit un déficit de 299 calories et de 19 grammes de protéines. Avec un minimum de 1300 calories et 30 grammes de protéines pour certaines régions. Dans ce cas le déficit est de 1900 calories et 30 grammes de protéines.

Cette carence en calories et en protéines entraîne des conséquences néfastes sur l'organisme humain: retard dans la croissance physique et mentale du jeune Haitien, diminution de la capacité de travail chez l'adulte. Les maladies nutritionnelles sont courantes en Haiti: la malnutrition protéino-énergétique, le kwashiorkor, le marasme nutritionnel, l'avitaminose A ou Xérophtalmie, les anémies nutritionnelles. La malnutrition a des conséquences graves: mortalité en bas âge, manque de résistance de l'organisme mal nourri, réduction de l'aptitude pour l'apprentissage scolaire, détérioration biologique de la race, diminution de l'espérance de vie à la naissance, qualité médiocre de l'homme disponible pour le marché du travail.

D'après une enquête menée par la USAID en Haiti et selon les normes posées par la FAO et l'OMS les besoins de la population haitienne en protéines s'élèvent à 11.995, 6 tonnes métriques tandis que la production locale n'atteint que 89.769 tonnes métriques soit un déficit de 22.226,6 TM.

La situation d'Haiti est grave mais la solution appartient au domaine du possible. Ce ne sont pas les slogans politiques ni la militance qui vont nous élargir des carcans de la faim. La lutte contre la faim en Haiti ne peut pas être l'oeuvre des béotiens ni des myopes. Pour crever les poches de misère en Haiti il faut un plan de redressement ferme. L'élite intellectuelle haitienne ne doit pas avoir peur de s'affirmer sous prétexte d'être brûlée ou déchouquée. On a agité ces épouvantails pour nous réduire au silence. Il n'est plus que temps de nous secouer de nos torpeurs. Sans quoi, on assistera piteusement aux funérailles de la nation haitienne.

Qu'on se le tienne pour dit : scientifiquement nous pouvons relever le défi de la famine et de la malnutrition et de leurs méfaits en Haiti. Pour vous en convaincre nous vous livrons la carte de la valeur nutritive des aliments haitiens. Il ne faut pas se laisser distraire à dessein par les interventions inopportunes de nos détracteurs qui nous portent à croire que les produits agricoles haitiens sont dépourvus de valeurs nutritives. Commençons par bannir ce complexe.

Valeurs nutritives des produits agricoles haitiens.

Dans 100 grammes de chaque produit alimentaire haitien on trouve le nombre de calories et de protéines suivant :

Riz : Calories = 361 ; Protéines = 7.1

Mais en grain : Calories = 361 ; Protéines = 0.4

Mais moulu : Calories = 363 ; Protéines = 7.9

Millet : Calories = 342 ; Protéines = 8.8

Pois rouge et noir : Calories = 337 ; Protéines = 22.0

AK 100 : Calories = 337 ; Protéines = 14.1

Patate douce : Calories = 116 ; Protéines = 1.3

Igname : Calories = 100 ; Protéines = 2.0

Malanga :Calories = 132 ; Protéines = 1.7

Banane verte :Calories = 75 ; Protéines = 1.8

Figue banane :Calories = 100 ; Protéines = 1.2

Avocat : Calories = 112 ; Protéines =1.5

Mangue : Calories = 59 ; Protéines = 0.5

Viande de boeuf : Calories = 244 ; Protéines = 18.7

Viande de porc : Calories = 270 ; Protéines = 13.1

Viande de cabri : Calories = 165 ; Protéines = 18.7

Œufs : Calories = 148 ; Protéines = 11.3

Lait de vache :Calories = 61 ; Protéines = 31.5

Sucre : Calories = 356 ; Protéines = 0.4

Les produits alimentaires haitiens ne sont pas moins pourvus en valeurs nutritives que les produits importés. Le problème résulte du fait que par nos préjugés mesquins, notre bovarysme culturel nous avons fini par détourner l'attention des Haitiens et des Haitiennes des produits du terroir. De plus nous n'avons jamais appris à nos frères et à nos soeurs à combiner leurs rations pour équilibrer leurs nourritures. Ils se gavent d'aliments sans pour autant se nourrir.

La sécurité alimentaire d'Haiti ne dépend pas de la Conférence de Rome. Nous croyons dur comme fer dans un plan de production agricole nationale et d'éducation nutritionnelle menée sans bluff au profit des 4/5 de la population haitienne qui gît dans la misère et l'ignorance des ressources disponibles. Nous réaffirmons notre foi dans un environnement politique stable tourné vers l'éradication de la faim en Haiti.

Nous rendons hommage aux élans humanitaires des Nations riches. Mais il faut faire en sorte que les ressources financières destinées à cette fin ne soient pas détournées dans les comptes en banque de certaines sangsues qui détiennent les leviers de commande. Le Tiers-monde est aussi malade de ses hommes politiques sans vergogne. Sans la participation effective de l'élite intellectuelle haitienne, le projet de Rome restera au stade de vœux pieux. Sans les informations complètes et conviviales au niveau de chaque pays, sans une utilisation efficiente et rationnelle de nos ressources, le sommet de Rome n'est pas une opportunité historique mais plutôt la manifestation de l'hypocrisie. Malgré tout la flambée des prix des denrées alimentaires se poursuivra. Le directeur général de la FAO, le sénégalais Jacques Diouf le sait. L'ONU n'est pas à son coup d'essai, au sommet de Rome de 2004 la FAO visait l'extinction de la faim dans le Monde en 2015. Pourtant la situation s'est aggravée. Dans ces conditions, la faim dans le monde et particulièrement en Haiti cessera si et seulement si l'eau de nos rivières se transformerait en lait, le sable de nos plages en farine de blé ou de mais, nos cailloux en haricots et nos pierres en biscuits.

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Guysanto
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Post by Guysanto » Thu Jun 12, 2008 7:22 am

[quote]Dans ces conditions, la faim dans le monde et particulièrement en Haiti cessera si et seulement si l'eau de nos rivières se transformerait en lait, le sable de nos plages en farine de blé ou de mais, nos cailloux en haricots et nos pierres en biscuits.[/quote]
Rien, absolument rien n'est impossible à Dieu. Prions, mes frères.

Tidodo
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Post by Tidodo » Wed Jun 18, 2008 11:54 am

[quote]Qu'on se le tienne pour dit : scientifiquement nous pouvons relever le défi de la famine et de la malnutrition et de leurs méfaits en Haiti. Pour vous en convaincre nous vous livrons la carte de la valeur nutritive des aliments haitiens[/quote]

Rene produit ces données nutritives des produits haitiens pour prouver que nous pouvons relever le défi de la famine. Peu importe notre capacite de les produire et distribuer en quantite suffisante pour satisfaire les besoins de la poulation! Peu importe le pouvoir d'achat de ceux qui ont faim! Alors que je comprends sa méfiance envers les pays developpes qui se trouvaient à Rome, la realite est que à court terme, Haiti a besoin d'aide pour alleger la famine. A long terme, le pays a besoin non seulement d'une bonne gouvernance, des resources qu'elle n'a pas pour le moment, de la technologie pour maximiser le resultat de ses recoltes et des produits animaux, mais aussi elle devra avoir de la terre. D'après certains rapports, il ne reste plus que moins de 10% de la terre haitienne qui est arable. Les propos de René sur la prospective d'éliminer la faim en Haiti ne paraissent pas tenir compte de la vraie réalité en Haiti. Certainement, nous pouvons améliorer la situation en Haiti à long terme si nous travaillons mieux que nous le faisons maintenant. Mais de là à relever defi de la famine c'est très ambitieux.

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