Chronique impressionniste d’un journaliste québécois à PAP

Post Reply
User avatar
Guysanto
Site Admin
Posts: 1289
Joined: Fri Mar 07, 2003 6:32 pm

Chronique impressionniste d'un journaliste québécois à PAP

Post by Guysanto » Wed Mar 05, 2008 1:49 pm

LA PRESSE (Montréal)

Patrick Lagacé revient d'un séjour de six jours en Haiti. Trop court pour en faire un expert, mais assez long pour constater que ce pays, l'un des plus pauvres au monde, est un «tragique milk-shake de cercles vicieux.» Il nous livre ici la première de trois chroniques, faites de surprises, bonnes et mauvaises.

Patrick Lagacé
Mars 2008


Un tragique milk-shake de cercles vicieux

Ce n'est pas la pauvreté qui m'a frappé, à Port-au-Prince. La pauvreté, je m'y attendais. La pauvreté est à Haiti ce que le Cirque du Soleil est à Las Vegas. Non, ce qui m'a d'abord frappé, c'est la richesse.

Je m'attendais aux pauvres, aux mendiants, au délabrement général.

Mais pas à voir une Porsche Cayenne, un bazou de 100 000$.

Ni tant de Mercedes et de BMW, dois-je ajouter.

Il y a des riches en Haiti. Il faut dire que pour être riche, il ne faut pas trop, trop de fric, dans ce pays. Mais disons que les riches ne se gênent pas pour montrer qu'ils vivent bien. Dans un des pays les plus pauvres au monde, le plus pauvre des Amériques, ça décoiffe...

Je suis naif, au fond. Y a des riches partout...

L'autre truc qui frappe, c'est le bruit. Port-au-Prince caquète, s'engueule, chante, crie. Et klaxonne, surtout. Les automobilistes (des kamikazes du volant) klaxonnent pour se frayer un chemin, pour annoncer qu'ils ne ralentissent pas au carrefour, pour remercier ceux qui cèdent la voie. Klaxonner, c'est une obligation prescrite par la Constitution, je crois.
Rayon bruit, il y a aussi les ronronnements. Mais non, pas celui des chats. Celui des génératrices. Pas de génératrice, pas d'électricité. Fuck Kyoto. Port-au-Prince n'est pas une ville verte, mettons. Si Jean Lemire y fait escale, il va s'ouvrir les veines, je le crains...

J'ai passé six jours à Port-au-Prince, la semaine passée, en reportage pour Les Francs-Tireurs. J'en ramène trois carnets de voyage pour La Presse, trois chroniques d'un gars qui voyage pour la première fois dans le tiers-monde. Tiens, quelques flashs...

LA SURVIE - Les Port-au-Princiens sont des experts de la survie. Le job de tout le monde, c'est de survivre. Je parle de la moyenne des ours, bien sûr. Vendre une vieille paire de jeans (ou des cartes de cellulaires, ou de vieilles bouteilles de Coke remplies de jus, ou de la gomme) et, avec les 75 gourdes qu'ils en tireront, s'acheter à bouffer: 80% des neuf millions d'Haitiens vivent avec moins de 2$US par jour. Pour le reste, il y a deux milliards que la diaspora injecte dans le pays.

LA DIGNITÉ - Ça, c'est le plus stupéfiant. La dignité, étincelante: ils sont propres. Encore là, je parle de la moyenne des ours. Ils sont pauvres, mais leurs vêtements sont propres, propres, propres. On ne lésine pas sur l'eau de Javel. Chemise pressée, impeccablement coincée dans le pantalon. Comment ils font? Je ne sais pas.

LA BEAUTÉ - C'est fou comme les Port-au-Princiennes sont belles. Nous étions cinq gars dans l'équipe et nous avions le souffle coupé à chaque coin de rue. Elles sont d'une coquetterie émouvante: coiffées, maquillées, robes colorées, manucurées. Pas surprenant qu'il y ait de minuscules salons de beauté partout. La pauvreté, même abjecte, n'est pas un obstacle à la séduction.

L'ÉQUILIBRE - Les gens transportent toutes sortes de trucs sur leur tête. Des boîtes remplies de bouteilles de jus. Des sacs remplis de petites poches d'eau. Le plus surréaliste? Une vieille dame déambulait avec un gros panier, sur la tête. Dans le panier, des poules. Vivantes!

L'ONU - La présence des représentants de l'ONU ne passe pas inaperçue. D'abord, il y a leurs 4X4 blancs, marqués de deux lettres noires: UN. Ils roulent en fou, comme tout le monde. Puis, il y a les jeeps et les véhicules blindés dans lesquels on voit des Casques bleus en armes. Ils appuient la flicaille haitienne. Un facteur qui explique la baisse du banditisme qui a secoué le pays ces dernières années, dit-on.

L'ONU CHEAP - Sous l'éclat d'un lampadaire, discussion avec trois prostituées. Elles ont 19 ans, «19 ans US», c'est-à-dire que c'est probablement 17. Même complainte que toutes les filles de joie du monde: métier difficile, je ferais quelque chose d'autre si je pouvais, tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber. Avez-vous des clients parmi la tribu onusienne qui campe en ville, mesdemoiselles? Oui, disent-elles. «Ils ne veulent pas payer. Ils veulent nous échanger un souper contre une baise», fait l'une d'elle.

LE CHAOS - Disons-le comme ça sort: rien ne marche à Port-au-Prince. L'État n'existe pour ainsi dire pas dans la vie quotidienne. Pas d'eau courante (il y a de l'eau roulante, de l'eau purifiée livrée par camion). Il y a de l'électricité, quelques heures par jour (la génératrice prend le relais). Il y a plus de flicaille que de flics. Pas de cadastre! On se bâtit où on peut, où on veut. À peu près pas de collecte de vidanges (on les brûle).

Six jours à Port-au-Prince, donc. Je sais que les Haitiens de Montréal vont me dire que je n'y connais rien. Ils me l'ont dit, sur mon blogue, quand j'y écrivais des cartes postales, la semaine passée. Je ne suis pas un expert d'Haiti, comme je vous dis, je vous ponds présentement un carnet de voyage, sans plus.

Il y a un truc qui frappe, lentement, à force de se frotter à Haiti. Un truc encore plus désespérant que la pauvreté, que le dénuement.

Ce pays est cassé.

Et je ne sais pas trop si ça se répare, un pays.

Enfin, oui. Ça se répare. On a réparé l'Allemagne, le Japon. La Chine se répare assez bien, merci. Mais un pays comme Haiti? Un pays où rien ne marche? Où il n'y a rien?

Il y a trop de cercles vicieux, au fond, ici. Tiens, juste un: il faut éduquer les Haitiens. Tout le monde le sait: pour qu'un pays avance, le peuple doit pouvoir apprendre.

Mais pour créer un système d'éducation, il faut une fonction publique compétente qui crée, entre autres, un système scolaire efficace.

Mais comment avoir une fonction publique compétente quand tes écoles tombent en ruine, quand les citoyens n'ont pas les moyens d'y aller bien, bien longtemps?

Vous voyez?

Je reviens d'Haiti. Je n'y suis pas resté bien longtemps. Juste assez pour voir que ce pays, c'est pas un pays, c'est un milk-shake de cercles vicieux. Un tragique milk-shake de cercles vicieux.


Tout le monde veut aider Haiti

Il n'y a pas de milieu, en Haiti.

C'est ce que j'ai compris, un soir, en jasant avec des Haitiens et des Québécois, lors d'un souper modérément arrosé. La nuit était douce et le ciel, plein d'étoiles. À Port-au-Prince, il y a toutes les pollutions. Mais pas la pollution visuelle: quand il y a si peu d'électricité, les étoiles brillent de tous leurs feux.

J'aimerais vous dire qui étaient ces gens. Mais bon, leurs patrons n'aimeraient pas voir leurs noms dans le journal.

Nous parlions du fait, justement, que ce pays est brisé. Brisé par la pauvreté. Par la dictature. Par la démocratie, aussi, qui n'a pas donné des résultats 1000 fois supérieurs à ceux de la tyrannie.

En Haiti, m'a-t-on expliqué, il y a beaucoup de gens en bas de la pyramide, évidemment. Et des gens en haut. Les politiciens, la bourgeoisie.

Mais au milieu? Rien. Le vide.

Le milieu a été décimé. Pensez à la diaspora haitienne: deux millions d'exilés. Ça fait beaucoup de profs, de comptables, de techniciens qui ont sacré le camp, depuis 40 ans. Ça fait un trou dans le corpus des compétences d'un pays, ça.

Pas de milieu, donc.

Pas de classe moyenne, d'abord.

Pas de fonction publique compétente pour implanter les décisions des dirigeants de l'État.

Pas de cadres intermédiaires pour faire fonctionner des trucs, des usines, des chantiers.

Comme je dis: pas de milieu. Que des extrémités.

Tiens, rendu à la cinquième bouteille de vin, un des Québécois, un type qui aime ce pays, qui le fréquente depuis 25 ans, qui travaille pour une firme qui offre de la formation dans le tiers-monde, m'a raconté une histoire. Une histoire qui explique Haiti.

«Prends une ONG étrangère. Elle oeuvre en éducation. Elle ne peut pas se fier au ministère de l'Éducation pour mener ses projets à terme. Alors, l'ONG, pour suivre ses dossiers de près, se greffe au Ministère, carrément. Elle prend les fonctionnaires par la main, assure un suivi. C'est la seule façon de piloter un projet, ici.

«L'ONG fait ça parce que les fonctionnaires ne sont pas compétents. Mais là, l'ONG, dans le cadre du dossier, découvre un bon fonctionnaire. Un gars compétent, qui a de l'initiative. Tu sais ce qu'elle fait, l'ONG? Elle l'embauche!»

Ainsi, ce fonctionnaire qui gagnait 100$ par mois se retrouve maintenant sur la liste de paie de l'ONG, à 2000$ ou 3000$ par mois.

Au premier coup d'oeil, tout le monde est content, dans ce deal.

Le fonctionnaire haitien, qui jouit d'une hausse de salaire colossale.

L'ONG, qui se dote d'un soldat local compétent pour mener à bien ses projets projets qui visent à aider les Haitiens.

Où est le problème, alors?

«Le problème, m'explique le Québécois qui fait de la formation, c'est que ce fonctionnaire-là, il n'est plus dans la fonction publique haitienne!»

Vous vous promenez à Port-au-Prince, et vous constatez que c'est toute la planète qui est ici, qui veut aider Haiti. L'ONU, le Canada, USAID, Médecins du monde, la Croix-Rouge, Taiwan (!)...

Tous ces intervenants fournissent des vaccins, du riz, des coopérants, des camions, des médecins au peuple haitien. Et c'est fort bien. Dans le sens où c'est mieux que rien.

Mais, et c'est là le drame, tout ce beau monde ne peut pas fournir à Haiti ce dont il a le plus besoin: le milieu.

Pour revenir au fonctionnaire haitien embauché par l'ONG, on peut dire qu'il deviendra, même hors de la fonction publique, un actif pour Haiti. Après tout, il y oeuvre encore.

C'est vrai.

C'est vrai si, avec ses nouveaux dollars, il ne décide pas de quitter pour Miami ou Montréal. À sa place, je sais que je ne «gosserais» pas dans le manche très longtemps...


Personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays

Une image, pour commencer ce dernier carnet de voyage sur Haiti. Je suivais Lenz Chéry dans son quartier. Lenz a 25 ans, il sera à Montréal à la fin du mois avec la bande de ce sympathique Starmania haitien, pour une série de shows à la TOHU.

Le quartier de Lenz, donc, est à flanc de colline. Noir de monde. Rue pleine de trous, on dirait que les talibans sont passés la veille. En bordure de la rue, le souk. On vend de la gomme, des jouets brisés, des pantalons...

C'est un quartier pauvre. Mais ce n'est pas, non plus, la pauvreté abjecte du coin où il y a ce bidonville qui campe en face d'un dépotoir, un des pires souvenirs de ma vie, et pas juste à cause de l'odeur de fin du monde.

Je suivais Lenz, donc. L'équipe des Francs tireurs le filmait, dans son quartier, en route vers son appart, l'appart de son frère, en fait.

Et c'est là que j'ai vu cet Haitien accroupi devant le caniveau, le visage et la tête couverts de mousse de savon. Le gars se lavait avec l'eau du caniveau.

Se laver avec de l'eau sale. Quand je vous disais qu'Haiti est un pays de cercles vicieux.

Je pars de cette image pour vous parler de ceux qui reviennent en Haiti. Il y en a. Nés en Haiti ou nés à l'étranger de parents haitiens, ils ont toujours eu le pays dans les tripes.

J'y ai croisé deux Haitiennes qui ont quitté le Québec pour retourner dans le pays de leurs parents. Malgré le chaos, malgré le bordel, malgré les hommes qui se lavent dans les caniveaux. Michèle et Laurence.

Michèle Doura. A grandi à Drummondville, 30 ans, études en nutrition. Pourquoi en nutrition ? «Quelque part, dit-elle, j'ai voulu étudier dans un domaine qui me permettrait de venir aider Haiti, un jour...»

Elle ne fait pas de nutrition, remarquez. Elle fait dans l'organisation. Elle gère des projets de Médecins du monde à l'hôpital Sainte-Catherine de Labouré, dans le bidonville de Cité-Soleil. Vaccination, sida, malnutrition.

Michèle a quitté Montréal, son confort, son travail, a pris un job avec Médecins du monde, pour aller travailler dans un hôpital où l'affiche qui accueille les visiteurs rappelle que le port de l'arme à feu est interdit en son enceinte.

Je jasais avec Michèle sur un balcon surplombant une sorte de gazebo où poireautaient des gens. Une salle d'attente. Céline Dion chantait très fort, en anglais, pour les gens qui allaient se faire vacciner.

– Ça sert à quoi, Michèle ? Que tu sois ici, je veux dire. T'es une goutte d'eau dans ce bordel...

– Une goutte d'eau, c'est important. Et puis, je pense qu'on est plus qu'une goutte d'eau ! Tu sais combien d'enfants sont nés de mères sidéennes, sans contracter le VIH, récemment, ici ?

J'oublie si la réponse est 200 ou 300. Mais Michèle m'a lancé le chiffre avec la foi de la missionnaire. Et c'est un peu ce que les gens comme elle sont, des missionnaires laiques, qui croient pouvoir changer les choses, mettre un peu de couleur dans la grisaille.

L'autre Haitienne revenue au bercail, c'est Laurence Magloire. Ex-radio-canadienne, où elle a travaillé dans le secteur jeunesse. Elle a 49 ans et un Jeep jaune, qu'elle conduit comme tout le monde dans ce pays sans feux de circulation (ou presque) : en fou.

Elle est aussi, mais ne le répétez à personne, je l'ai su par la bande, une grand-maman. Je sais qu'elle va hurler en lisant ça, mais je dois dire que c'est aussi la grand-maman la plus sexy au monde...

Son truc, à Laurence ? Le cinéma. Elle a monté une caravane pour faire une tournée de villages, avec un écran démontable, pour montrer des films aux Haitiens, dans des villages où il n'y a bien souvent ni télé ni électricité.

Un soir, dans sa maison, elle nous a montré un making of de cette tournée. Le visage ravi des enfants. Deux vieilles partageant une chaise, pour le visionnement. Laurence nous a montré un film qu'ils montraient aux Haitiens : des images superbes d'Haiti prises à vol d'oiseau par un cinéaste français.

«Vous voyez ça ? Regardez comme c'est un beau pays...»

En effet : des montagnes verdoyantes, des lagons bleus, des plages sauvages. Au son d'une musique triomphale. Sublimes images, contre-pied éloquent d'un pays qu'on prend pour le trou-du-cul de l'univers.

«On leur a montré que leur pays, Haiti, c'est un beau pays. Du positif, vous comprenez ? Ils ne le savent pas ! On voulait qu'ils le sachent.»

Quand je lui ai demandé à quoi ça servait – en toute mauvaise foi – de montrer des films à des gens qui ont faim, Laurence m'a regardé comme si j'étais une grenouille. Et elle m'a répondu quelque chose qui ressemblait à : Pauvre tata, il faut aussi nourrir l'esprit des gens.

Voilà. Il y a deux millions d'Haitiens qui ont quitté le pays. Certains reviennent. On sort l'Haitien d'Haiti, mais on ne sort pas Haiti de l'Haitien.

Je le dis sans cynisme : aimer Haiti est un acte de foi. C'est un pays brisé, je l'ai dit. État corrompu et inefficace, pauvreté abjecte, banditisme, inégalités à vomir. Mais les Haitiens aiment leur pays, à la folie. Le drapeau national (made in China, bien sûr) flotte partout.

L'amour débridé, passionné, virulent des Haitiens pour leur pays dépasse l'entendement. Dépasse, en tout cas, la compréhension du Blanc québécois que je suis. Mon pays marche mille fois mieux qu'Haiti. Et je ne l'aime pas comme eux peuvent aimer le leur.

C'est peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment «bullshiter». Mentir, même. Car faire parler un Haitien des maux qui minent Haiti, c'est un exploit. Parlez-leur de pauvreté, de corruption, de kidnappings, et ils vous diront que tout cela est exagéré, que vous ne comprenez pas Haiti, qu'Haiti est «autre chose». Après tout, personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays (1)...

Un soir, je jasais avec une dizaine de jeunes de ce Starmania haitien. Je leur ai dit mon étonnement devant leur fierté délirante pour une patrie brisée.

La jeune fille qui m'a répondu, celle qui joue la serveuse automate, je crois, a planté ses yeux dans les miens. Sans «bullshit», elle m'a dit ce que tant d'Haitiens m'ont nié : oui, ce pays va mal, oui, il est cassé. Mais...

«Mais vous voyez comment on survit ? Nous sommes fiers de ça, de survivre.»


Ajout : Un lecteur québécois qui habite Haiti avec sa blonde haitienne m'écrit un courriel, après ma chronique de ce matin. Il m'enlève les mots de la bouche, mots que j'aurais pondus, avoir eu un peu plus de place :

Peut-être t'a-t-on parlé de «maronnage». Sinon, le maronnage était initialem8ent cet état de fait des esclaves qui s'enfuyaient dans les mornes. On les appelait les «marrons». Aujourd'hui, le maronnage est verbal et intellectuel, il est dans le coeur de tous les Haitiens, du moindre paysan au plus haut fonctionnaire de l'État. Cet État lui-même maronne, en tant qu'institution. Si tu cherches une définition, tu ne la trouveras jamais vraiment, mais il s'agit, si j'ose une définition, de toujours contourner la vérité pour l'embellir, pour la modifier, consciemment ou non, pour la rendre autre, soit acceptable en tant que telle, soit pour exclure l'interlocuteur de cet état de fait.

Ce n'est peut-être pas clair, mais un Haitien ou une Haitienne, sauf de rares exceptions, n'acceptera jamais d'être mis en cause dans un tel ou un tel problème : « Se pa fòt mwen » (c'est pas de ma faute) est probablement la chose qu'on entend le plus souvent ici.

Entendons-nous bien : j'adore Haiti, j'ai ce pays dans la peau, et il est rendu mon pays d'adoption, pour le meilleur et pour le pire. Je ne vis pas richement, je n'aurai jamais de Mercedes car tout Canadien que je suis, j'ai un emploi local, donc payé comme un local. Mais c'est un choix que j'ai fait et je ne le regrette pas. Donc j'adore ce pays, mais j'essaie de t'expliquer le pourquoi de ces incessants “mensonges”. Car j'estime que ce ne sont pas, à proprement parler, des mensonges. J'essaie encore de comprendre le pourquoi, et la raison qui me vient le plus souvent à l'esprit est que, tout artistes qu'ils sont, ils prennent une réalité parfois difficile et tentent, très souvent inconsciemment, de la rendre sinon plus belle, du moins plus acceptable. Ils maronnent. Les politiciens en sont les plus grands experts...


Patrick Lagacé
Le Lundi 3 Mars 2008

http://blogues.cyberpresse.ca/lagace/?p=70720959

Publié dans la catégorie Maudite Planète, http://blogues.cyberpresse.ca/lagace/?cat=3

Jgpalmis
Posts: 65
Joined: Mon Jan 01, 2007 11:02 am

Post by Jgpalmis » Sun Mar 09, 2008 9:03 am

Portrait d'Haiti : Deux mots sur les découvertes d'un chroniqueur canadien
Soumis à AlterPresse le 5 mars 2008
http://www.alterpresse.org/imprimer.php ... ticle=7023

Par Gary Olius

En six jours, comme le grand Dieu qui a créé l'univers, un chroniqueur canadien croit avoir peint une image parfaite d'Haiti. J'ai examiné son chef-d'œuvre à la recherche que j'étais de cette extase que certains canado-haitiens m'ont fait part pour l'avoir eux-mêmes contemplé. Oh oui, je l'ai examiné avec ma raison tandis que d'autres – il me semble – ont été conditionnés à l'admirer ; c'est peut-être là toute la différence… J'ai passé au peigne fin le papier tel qu'il a été repris, assorti d'une introduction laudative, par un quotidien d'Haiti. Je l'ai lu, l'ai relu, j'y ai vu des vérités, des demi-vérités, des tentatives de galvaudage et j'y ai vu aussi des mensonges abjects.

Ma démarche ici n'est pas pour présenter un compte-rendu de lecture de ce texte dont je ne connaîtrai jamais le vrai but, elle n'est non plus pour commenter systématiquement tout ce qui y a été relaté, elle est plutôt pour répondre à une accusation voilée du chroniqueur qui fait de l'Haitien un menteur pathologique et aussi pour commenter son idée (…) faisant croire que l'amour de l'Haitien pour son pays est une espèce de masturbation.

Le « savant-chroniqueur » a su faire, en six jours, ce que des spécialistes d'Haiti comme Mats Lundahl, Gérard Barthélemy, Caprio etc… n'ont pas pu faire durant toute leur carrière de chercheur. Comme par miracle, il a découvert que ‘personne ne dit la vérité dans ce foutu pays'. Cette généralisation dont lui-seul a le secret, il l'a tirée de son contact avec un certain Lenz qui sera sou peu au Canada et de deux Haitiennes qui ont vécu au Canada. On dirait que Monsieur Lagacé a été envoyé pour prêcher cette vérité inexistante en Haiti, ressortissant qu'il est d'un pays qui en a le monopole.

Personne en Haiti ne dit la vérité, donc, l'Haitien est le prototype même du mensonge. Il ne peut être homme de science, il ne peut rien construire, il est à fuir et est tout juste bon pour la prison. Pourtant, lors de son séjour dans ce pays du mensonge, le chroniqueur a cru pouvoir tirer des données et des informations de la bouche des menteurs qu'il a rencontrés, matière première pouvant lui permettre de garnir de vérités son carnet de diagnostics (pardon ! de voyage). Et comme à Port-au-Prince, dit-il, il y a toutes les pollutions, l'homme véridique qu'est Lagacé y a peut être pollué son esprit, son jugement et sa moralité et c'est assurément pour cela que dans son texte il utilise abondamment le mot “bullshit”et a accouché tant d'autres perles rares de la même espèce. Je regrette que, comme beaucoup d'étrangers pressés de tirer des conclusions sur Haiti, il ne réalise pas que l'Haitien est comme un miroir clair et fidèle, en le regardant de très près l'observateur ne peut se faire de doute sur ce qu'il voit. Son propre visage…

On dirait aussi que l'amour que les Haitiens nourrissent pour Haiti agace Lagacé, puisque son diagnostic l'amène à croire dur comme fer qu'on ne saurait aimé un pays cassé. Sans concession, il dit : “C'est peut-être cet amour qui les pousse, remarquez, à constamment bullshiter”. Si je parlais son langage, je lui dirais : c'est aussi bullshiter de prétendre que Haiti s'est cassée d'elle-même et que le poids du colonialisme ou de son pendant moderne - l'impérialisme rampant - n'y est pour rien. M'accrochant à mon latin, je vais rendre Lagacé plus agacé en lui apprenant que l'amour de l'Haitien pour son pays (son patriotisme même) a subi deux siècles de bombardement massif et a remarquablement résisté. Les formules du genre “Haiti n'existe pas”, “Haiti est un pays Cassé”, “Haiti, premier H des 4H/SIDA” etc. sont très familières à tous les haitiens et n'ont pas su saper leur attachement pour leur terre. C'est d'ailleurs ce qui rend fous de rage des envoyés comme lui. Le patriotisme haitien résiste à la pauvreté n'étant pas basé sur le matérialisme plat, il résiste au dénigrement n'étant pas une simple image peinte pour la consommation des médias, il est imperméable à la médisance étant pourvu d'une réalité invariable et il restera à jamais indestructible car il est d'une nature insondable et insaisissable…

Dr Roger Malebranche

Post by Dr Roger Malebranche » Sun Mar 09, 2008 9:40 pm

There is something Mr Lagace said that struck a chord in my soul. Haiti is without a middle. His words made me stop and think and I realize the enormity of the crime committed by the Duvalier's dictatorship.

Before Duvalier there was a Haitian middle class. You could visit any small locality, Miragoane, Anse à Veau, L'Asile, Port à Piment, Les Anglais etc... I am quoting the South because I am from there but I am sure it was the same in the other departments, and there was a small but vibrant middle class. There were work, food, schools. medical care, security. There were rich, poor and the ones in the middle and they got along well. The Provinces were the heart and soul of the country.

When I left P-au-P in 1961 I don't think the population was more than 250.000. A killing was a rarity then and I remember the beautiful place that was downtown P-au-P with all the bustling stores.

Then Duvalier emptied the countryside into Port-au-Prince, forced the middle to leave the country and instituted killings as a normal everyday event. And we have not yet recovered. The middle is gone and it seems that the politicians like it that way. They want to make sure the middle stays where it is, AWAY.

Indeed as Mr Lagace said, Haiti now is a head sitting on the lower extremities. No heart, no liver, no digestive system. Is there a way we could get that precious "middle" back?

Roger

User avatar
Guysanto
Site Admin
Posts: 1289
Joined: Fri Mar 07, 2003 6:32 pm

Post by Guysanto » Sun Mar 09, 2008 9:51 pm

Je trouve que Patrick a mis le doigt dans l'oeil à plusieurs égards. Aussi, la remarque qu'il s'est appropriée comme titre du troisième carnet "Personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays" a été apparemment formulée en premier lieu par Danny Laferrière. Moi, je n'entends pas défendre Patrick Lagacé, de qui je ne connais rien, mais je trouve qu'il a tout de même fait des observations exceptionnelles. Il serait bon d'en discuter sans faire de cet auteur la vedette du récit et simplement juger si ces observations sont justes ou non...

Gelin_

Post by Gelin_ » Wed Mar 12, 2008 8:25 pm

[quote]...Aussi, la remarque qu'il s'est appropriée comme titre du troisième carnet "Personne ne dit la vérité, dans ce foutu pays" a été apparemment formulée en premier lieu par Danny Laferrière...[/quote]
J'ai toujours un problème avec cette sorte de generalités, que la source soit Danny Laferrière ou ce nouvel expert (dans les affaires haitiennes). Est-ce qu'ils se considèrent 'exclus' de cette bande où personne ne dit la vérité? Ou bien, est-ce qu'eux aussi sont entrain de propager le mensonge sous une autre forme? Dans ce pays foutu il y a des gens qui disent la vérité!

gelin

Post Reply