Deux points de vue opposés sur l'usage du mot "créole"

Post Reply
User avatar
Guysanto
Site Admin
Posts: 1289
Joined: Fri Mar 07, 2003 6:32 pm

Deux points de vue opposés sur l'usage du mot "créole"

Post by Guysanto » Tue Oct 28, 2008 9:35 pm

Faisons immédiatement le deuil du mot créole un devoir patriotique.
Par Prophète Joseph

[quote]Nos concitoyens ayitiens ont pris l'habitude d'utiliser le mot créole en lieu et place du mot ayitien sans prêter attention au tort que cela peut causer à la pérennité de notre existence de peuple. Le mot créole a été inventé par les colonisateurs pour parler des attributions coloniales. Tout ce qui est créole appartient à une colonie.

Ainsi, on peut donner trois sens au mot créole. Sens 1 : Blanc d'origine européenne né dans une colonie. Sens 2 : Langue parlée dans une colonie. À ce chapitre, les chercheurs regroupent quatre types de créoles : 1) Le créole à base lexicale anglaise que l'on retrouve dans les colonies ou anciennes colonies britanniques. 2) Le créole à base lexicale portugaise que l'on rencontre dans les colonies ou anciennes colonies portugaises. 3) Le créole à base lexicale espagnole que l'on rencontre dans les colonies ou anciennes colonies espagnoles. 4) Le créole à base lexicale essentiellement gréco-latine que l'on retrouve dans les colonies ou anciennes colonies françaises telles que la Martinique, la Guadeloupe, etc. Sens 3 du mot créole: Langue en formation, langue qui n'a pas d'alphabet officiel.

Ces définitions correspondent surtout au statut de la Guadeloupe et de la Martinique pour ne citer que ces deux territoires français. Dans le cas d'Ayiti, elles ne servent qu'à cacher à la face du monde son identité nationale et son statut de République. C'est pour cela qu'il convient de faire immédiatement le deuil du mot créole dans nos communications ayitiennes. Car le créole est utilisé consciemment ou inconsciemment pour assassiner l'ayitien. Il sert à masquer le mot ayitien qui évoque l'existence de notre peuple et ses créations.

Dorénavant, quand il s'agit d'Ayiti, ne dites plus fusil créole, rap créole, langue créole, restaurant créole, conte créole, littérature créole, communication créole, femme créole, créolophone, créolophonie, créoliste, etc. Dites plutôt, fusil ayitien, rap ayitien, langue ayitienne, restaurant ayitien, conte ayitien, littérature ayitienne, communication ayitienne, femme ayitienne, ayitianophone, ayitianophonie, ayitianiste, etc. Le mot créole n'évoque pas l'origine nationale de l'objet dont on parle. À chaque fois on fait l'usage du mot créole en lieu et place de l'ayitien, on contribue volontairement ou involontairement à la disparition du mot ayitien et ses attributions.

D'après Alain Rey, linguiste et auteur du Petit Robert, toutes les langues passent une étape appelée créole. Mais, lorsque le pays où une langue est parlée par une majorité de citoyens et de citoyennes décide d'adopter un alphabet officiel pour fixer le statut et l'appartenance nationale de cette langue, cette dernière change d'appellation CRÉOLE pour porter le nom de la nationalité du pays qui lui a donné l'alphabet officiel. C'est pour cela, on parle l'italien en Italie, le français en France, l'allemand en Allemagne, l'ayitien en Ayiti, etc. La langue parlée en Ayiti, s'appelle l'Ayitien depuis le 28 septembre 1979, date à laquelle le Parlement de la République adopta l'alphabet officiel de la langue ayitienne dans le cadre de la réforme de l'école fondamentale qui a été mise en place par le Décret-loi du 30 mars 1982. Ce Décret-loi stipule à l'article 29 que l'ayitien est la langue enseignée et la langue d'enseignement tout au long de l'école fondamentale. L'Article 5 de la Constitution de 1987, signale que l'ayitien est la seule langue qui unit tous les habitants d'Ayiti. L'ayitien et le français sont deux langues officielles de la République d'Ayiti.

Curieusement, dans le Décret-loi de 1982 et dans l'article 5 de la Constitution de 1987, c'est le mot créole que l'on a utilisé à la place de l'ayitien pour la simple et bonne raison suivante : Les législateurs et les constitutionnalistes ayitiens n'avaient pas fait appel aux spécialistes en aménagement de politique linguistique qui traitent la question du statut des langues. Toutefois, chaque citoyen, chaque citoyenne d'Ayiti doit se faire un devoir patriotique en apportant cette correction dans ses conversations et à l'intérieur de tous les textes de loi du pays, car le mot créole sert à assassiner l'ayitien qui rappelle l'existence, les créations et le statut réel de notre peuple.

Par Prophète Joseph, M.éd., linguiste et professeur.
josephprof@hotmail.com

Revu par Ir. Robès PIERRE
pwobes@yahoo.fr
[/quote]

User avatar
Guysanto
Site Admin
Posts: 1289
Joined: Fri Mar 07, 2003 6:32 pm

Post by Guysanto » Tue Oct 28, 2008 9:43 pm

Conservons la dénomination “créole”
Par Dr. Hugues Saint-Fort

[quote]Dans ce texte intitulé « Faisons immédiatement le deuil du mot créole un devoir patriotique » qui est d'une pauvreté argumentative désespérante, Prophète Joseph (PJ) reprend les thèmes les plus éculés des adversaires des langues créoles et du créole haitien. Il y a eu dans le passé un certain nombre de personnes qui se sont attachées à rejeter le terme « créole » au profit de « l'haitien ». Mais aucune n'est tombée dans la démagogie et le « n'importe quoi » de PJ.

D'après PJ, « le mot créole a été inventé par les colonisateurs pour parler des attributions coloniales. Tout ce qui est créole appartient à une colonie. » Si le mot créole a été inventé par les colonisateurs, (tous les linguistes spécialisés en langues créoles admettent aujourd'hui que le mot vient de l'espagnol « criollo » et a été francisé dans la seconde moitié du 17ème siècle) les langues créoles existent bel et bien. Elles ont pris naissance dans plusieurs iles des Caraibes et de l'Océan Indien au cours des 17ème et 18ème siècles et se sont développées dans des sociétés coloniales de plantation. L'émergence des langues créoles relève d'un phénomène bien connu en linguistique appelé contact de langues. La majorité des linguistes qui ont étudié les langues créoles sont tous d'accord sur le fait que la diversité des langues en contact rendait extrêmement difficile l'acquisition de l'une de ces langues en tant que lingua franca disponible à toute la population. A Saint-Domingue, les locuteurs des langues de la famille des langues du Niger-Congo qui ne sont pas mutuellement intelligibles étaient placés en contact avec des locuteurs de dialectes français car il n'y avait pas encore une variété standardisée du français. C'est de cette rencontre, de ce contact que le créole haitien a pris naissance. A ce niveau-là, le mot importe peu. La réalité, c'est-à-dire l'existence d'un système linguistique original composé de sons (phonèmes) arrangés d'une manière particulière(phonologie) pour former des mots (morphologie) et constituer une grammaire (syntaxe) qui communique un sens (sémantique) est beaucoup plus fondamentale. Le créole haitien est ce système. Il est différent d'autres systèmes linguistiques qui ont nom « le français », « l'anglais », « le russe », « le chinois », etc.

Des trois sens du mot « créole » que PJ a relevés, seuls les sens 1 et 2 sont exacts car ils sont basés sur des réalités historiques. Le troisième sens est complètement fabriqué par PJ et est indigne de quelqu'un qui se dit linguiste. Voici ce que PJ écrit : « Sens 3 du mot créole : Langue en formation, langue qui n'a pas d'alphabet officiel. » Depuis quand le critère d'alphabet officiel sert-il à définir le mot « créole ». En fait, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? On est ici en plein « n'importe quoi ». Et cette personne se dit linguiste!

Tout le texte de PJ tourne autour de ce genre d'affirmation gratuite, tout à fait fantaisiste et sans queue ni tête. J'en cite une au hasard : « Le créole est utilisé consciemment ou inconsciemment pour assassiner l'haitien. Il sert à masquer le mot haitien qui évoque l'existence de notre peuple et ses créations. » Ceci est un autre exemple de faux nationalisme, cette maladie infantile des démagogues haitiens.

PJ dit que « d'après Alain Rey, linguiste et auteur du Petit Robert, toutes les langues passent une étape appelée créole. » Tout le monde connaît Alain Rey, excellent lexicographe et maître d'œuvre du dictionnaire Robert, mais il faut prendre avec des pincettes cette affirmation que lui attribue PJ. Il est possible que Alain Rey fait référence à une thèse bien connue dans le monde des linguistes selon laquelle un certain nombre de langues occidentales prestigieuses, comme le français et l'anglais, seraient des « créoles qui ont réussi ». Selon cette thèse, le français et l'anglais ont été à leurs débuts des « créoles » (le français, un créole latin ; l'anglais, un créole germanique saupoudré de latin). Ces « créoles » ont réussi parce que grâce à une combinaison de forces historiques et économiques, ils ont pu se détacher de leurs ancêtres linguistiques (le latin et les langues germaniques) et devenir des « puissances » linguistiques autonomes. Mais je doute que Alain Rey pense qu'il existe une entité appelée créole considérée comme une étape obligée pour toutes les langues.

Certains Haitiens pensent que l'utilisation du terme « haitien » pour remplacer celui de « créole » pourra « effacer » la « honte » et les connotations d'infériorité qui sont selon eux attachées au terme créole et restent encore vivaces non seulement dans l'esprit des anciens colonisateurs mais aussi chez certains anciens colonisés. Rien n'est plus faux. L'étude des attitudes linguistiques chez les locuteurs nous apprend que les facteurs qui président à la construction des représentations linguistiques relèvent de phénomènes extralinguistiques. Quoiqu'il en soit, il existe en Haiti deux langues réparties inégalement dans la population. L'une qui est parlée par une petite minorité de locuteurs haitiens (moins de 5%, disent certains chercheurs) et qui est le français haitien, c'est-à-dire une variété de français qui possède des traits phonologiques, lexicaux et syntaxiques particuliers par rapport à la variété de français parlée en France et dans d'autres pays francophones ; l'autre qui est parlée par tous les locuteurs nés et élevés en Haiti, dont ceux qui connaissent aussi le français, qui est le créole haitien, c'est-à-dire une variété de créole à base lexicale française parlée dans la Caraibe francophone et dans l'Océan Indien. C'est sous ce nom de créole (kreyòl) que la population haitienne a toujours appelé sa langue maternelle. Il n'y a pas de raison valable et légitime pour changer ce nom.


Dr. Hugues Saint-Fort

[/quote]

Post Reply